écran USC Shoah Foundation Institute Jan Karski
L’USC (University of Southern California) à Los Angeles accueille le "Shoah Foundation Institute" au travers de la "Visual History Foundation". Depuis des années, ils rencontrent des survivants de la Shoah et enregistrent leurs témoignages dans des vidéos allant de une à quatre heures. A ce jour, plus de cinquante mille de ces entretiens sont archivés et indexés.

Bien entendu, parmi ce grand nombre de témoignages, certains sont en rapport avec mon sujet de recherche. Crispin Brooks a généreusement mené pour moi ce travail de recensement et me l’a communiqué, ce dont je le remercie chaleureusement. Près de trente témoignages dans cette liste m’intéressaient. J’étais alors à la veille d’une période de congés : que pouvais-je envisager d’autre que d’étudier ces documents multimedia ? Restait un obstacle majeur : si C. Brooks était prêt à mettre ces témoignages à ma disposition, cela n’était techniquement pas possible en France mais uniquement dans trois capitales européennes, dont Berlin… Le temps d’échanger avec la bibliothèque de la "Freie Universität", trouver un lieu où dormir et prendre des billets, me voilà partie pour une semaine de travail intensif.

Freie Universität Berlin

Après avoir été accueillie dans cette bibliothèque par une personne charmante représentant la Visual History Foundation (merci Dorothee Wein !) qui m’a expliqué les modalités permettant d’accéder aux témoignages, je me suis mise au travail. Les bibliothécaires m’ont ainsi vue chaque jour installée devant l’ordinateur, arrivant entre 9 et 10 heures et ne quittant mon poste qu’entre 19 et 20 heures. Expérience étrange et épuisante.

Les témoignages que j’avais retenus étaient très majoritairement en anglais. Seules deux personnes s’exprimaient en français. D’emblée j’ai compris que la chose ne serait simple dans aucun cas : l’une de ces interviews en langue française était à la limite du compréhensible pour cause d’accent très prononcé et de non maîtrise véritable de la langue du pays d’accueil. De même, j’ai dû me résoudre à abandonner l’un des témoignages en anglais car il m’était incompréhensible, alors même que j’étais convaincue de son intérêt pour mon sujet de recherche…

J’ai donc écouté ces témoins avec la plus grande attention, jour après jour, en prenant quantité de notes (plus de quarante pages !) Une partie de ces notes viendra bien évidemment alimenter le site, soit en complétant des pages déjà existantes, soit en nourrissant celles à venir. Dans tous les cas, ils auront continué à enrichir ma connaissance de la Shoah.

Chacune de ces vidéos est construite sur une même trame. L’interviewer demande à la personne de bien vouloir se présenter ainsi que sa famille puis, partant de l’enfance, veille à respecter une narration chronologique de sa biographie jusqu'à la période contemporaine. Elles se terminent le plus souvent avec des photos de famille, celles d'autrefois lorsqu'elles ont pu être sauvées, jusqu'à celles d'aujourd'hui avec enfants et petits enfants..

 

Berlin Monument mémorial

A la fin de la semaine, me restait le samedi pour un premier contact avec Berlin où je n’étais jamais venue. Je suis tout d’abord allée au Mémorial qui se trouve à proximité de la célèbre Porte de Brandebourg. Mémorial dont la construction fut une longue aventure puisque la réflexion qui débuta en 1987 vit son achèvement à l’ouverture des lieux en … 2005 !

L’architecte retenu (Peter Eisenman, né en 1932) a conçu le monument extérieur sous la forme d’un vaste espace (un peu plus de 19.000 m²) où sont alignées 2711 stèles de tailles différentes, les plus grandes atteignant près de 5 mètres. Cet espace semble, d’après ce que j’ai pu constater sur autrui comme sur moi-même, amener à y déambuler seul et à susciter la réflexion et le recueillement, d’autant qu’il isole de la rumeur de la ville en quelques pas. S’y ajoute une impression d’instabilité (par les ondulations du sol et la non-rectitude des stèles). Mais contrairement à la statuaire classique proposant une lecture "dirigée", ce monument (dans lequel on entre, se déplace et sort comme on le souhaite) laisse chacun libre et face à lui-même.

Sous ce champ de stèles se trouve le centre d’information (Denkmal für die ermordeten Juden Europas). Il est constitué de six pièces et m’a semblé être une réussite. Il est réellement conçu à taille humaine (moins de 800 m² de salles d’exposition) et l’information y est claire et de grande qualité.

Berlin Denkmal für die ermordeten Juden Europas

Dans chacune des pièces, des éléments architecturaux rappellent les stèles (formes au sol, piliers, plafonds à caissons). Les informations reposent sur des visuels (photographies, documents divers) qui sont accompagnés d’informations en allemand et en anglais. Toutes les salles sont assez sombres et la lumière provient essentiellement des affichages, qu’ils soient au mur ou au sol.

Berlin Denkmal Czestochowa

La première pièce est une sorte de large couloir qui propose une frise chronologique (dates, photographies, textes) retraçant l’essentiel de la politique d’extermination (humiliations, déportations, ghettos, fusillades sur le front de l’Est, centres d’extermination) dans une présentation didactique.

Berlin Denkmal Manuscrit Langfus

Dans la deuxième pièce dite "salle des dimensions", un choix de quinze témoignages écrits est proposé au visiteur. Il s’agit notamment d’extraits de courriers familiaux relatant un moment particulier, d’extraits d’archives des ghettos de Lodz et Varsovie, et le public peut y voir deux des pages de témoignages manuscrits de Sonderkommandos de Birkenau retrouvés après guerre (ceux de L. Langfus et de M. Nadjari).

Aux murs sont inscrits, par pays, les chiffres les plus fiables du nombre de victimes recensées. 2.900.000 à 3.100.000 pour la Pologne, 950.000 à 1.010.000 pour l’Ukraine…

Berlin Denkmal Commissariat questions juives

Dans la "salle des familles" sont retracés l’existence et le destin de quinze familles juives de divers pays (France, Hollande, Pologne, Yougoslavie,…) qui sont autant de traces de communautés culturelles et sociales disparues. Chaque panneau évoque les trois périodes avant, pendant et après la Shoah.

Berlin Denkmal Yad Vashem

La quatrième pièce est la "salle des noms" repris de la base de données de Yad Vashem (Mémorial de Jérusalem). Alors qu’aux murs est projeté le nom d’une victime, un court texte est lu en allemand puis en anglais qui retrace les principaux éléments biographiques connus de cette personne. Si le visiteur voulait entendre l’ensemble de la liste des noms des Juifs d’Europe disparus durant la Shoah, il devrait rester dans cette salle durant… plus de six ans.

Il me semble qu’outre la restitution d’existences individuelles, ce choix de présentation extrêmement respectueux permet également au visiteur de mieux appréhender –et de façon plus personnelle- l’ampleur de l’extermination, plus que par les chiffres.

Berlin Denkmal Belzec

La pièce suivante, la "salle des lieux" propose des panneaux d’images fixes commentées, des panneaux de photographies et films d’archives et des témoignages audio. L’ensemble vise à donner un panorama des lieux de l’extermination des victimes du nazisme.

Avec un contenu aussi vaste, cette salle est difficile à appréhender et le visiteur se sent débordé par la somme d’informations proposées sur tous les supports à la fois. Il aurait peut-être été judicieux de la scinder en sous parties.

Berlin Denkmal carte sites mémorial Juif Europe

Une dernière double salle propose l’accès à des ordinateurs permettant d’interroger la base de données de Yad Vashem dans l’une et s’informer sur les lieux de mémoire actuels de tous les pays dans l’autre.

La librairie du musée m’a parue décevante pour un tel centre d’information. Elle est d’une superficie limitée et possède majoritairement des ouvrages en allemand. Les nombreux visiteurs polonais par exemple n’y trouveront rien dans leur langue. Même le catalogue de l’exposition n’existe qu’en allemand et en anglais. Je n’ai pas trouvé non plus certains ouvrages de fond comme les "Auschwitz Hefte" ou les "Yad Vashem Studies" par exemple.

Berlin Topographie des Terrors

Mes pas m’ont ensuite emmenée vers le centre de documentation… qui était fermé précisément lors de mon voyage à Berlin. (Lien vers le site cliquable ici)

Berlin Juedisches Museum

Je suis alors allée visiter l’immense Musée Juif. Ses 3.000 m² d’exposition sont en deux parties : un premier bâtiment, ancien, est assorti d’un autre, ouvert en 2001, dû à l’architecte Daniel Libeskind (cf Musée Juif de Copenhague). Vous trouverez ici un lien vers une présentation plus détaillée (en français) et là un site consacré aux projets de l’architecte pour ce musée.

Berlin Stolpersteine

Il était alors temps pour moi de rentrer et préparer mon sac pour regagner la France. Cette photo est celle des "Stolpersteine" qui étaient devant l’entrée de l’immeuble où j’ai habité durant ce séjour berlinois. Ce terme signifie littéralement "pierres d’achoppement", expression qui exprime des notions d’obstacle et de cause d’échec. Il s’agit de pavés insérés dans le sol, devant les maisons. Ils indiquent qu’une famille y vivait avant de subir la déportation et la mort. Chacune de ces "pierres" est une forme de mémorial individuel. Elle donne –quand ces informations sont connues- la date et le lieu de naissance, la date et le lieu de déportation, puis la date et le lieu de décès de chaque personne. Les premières de ces "pierres mémorielles" ont été posées en 1996 par Gunter Demnig (artiste né en 1947) à Cologne (Köln), la ville où il réside. Il en existe aujourd’hui plus de 22.000 dans plus de 530 villes différentes. Elles concernent tous les types de déportés, Juifs, Sinti et Roma, Résistants, Témoins de Jéhovah, homosexuels, … Après l’Autriche, l’Italie et la Hollande, des Stolpersteine apparaissent désormais en Hongrie, Belgique, République Tchèque. Pour en savoir plus, cliquez ici.

La famille Casvan vivait donc dans l’immeuble où j’ai moi-même habité. Ils se sont enfuis pour Paris à une date inconnue entre 1933 et 1937, espérant sans doute être à l’abri des persécutions dans "le pays des Droits de l’Homme". Ils ont finalement tous été déportés, dans trois convois différents. D’abord Manfred, le fils de quinze ans le 31 juillet 42 (convoi 13 parti de Pithiviers), puis Louisette, la petite fille de cinq ans avec sa mère Golda le 07 août 42 (convoi 16 parti de Pithiviers), et Avner le père le 27 septembre 42 (probablement le 21 en réalité, par le convoi 35 parti de Pithiviers). Ils ont tous été assassinés à Auschwitz.

Les recherches de Serge Klarsfeld nous permettent de savoir que 3.108 personnes au total ont été déportées par ces trois convois. Pour le premier, tous ont été sélectionnés pour le travail. Pour les deux autres, sur 2.069 déportés, 483 -soit moins d’un quart- ont été sélectionnés pour le travail (c'est-à-dire : n’ont pas été gazés à leur arrivée). En 1945 il y avait 46 survivants de ces 2.069 personnes, soit moins de 2 %.

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