[Dernière mise à jour de cette page le 17 décembre 2008]
J’ai
eu l’occasion sympathique de passer quelques jours à Copenhague en novembre et
il me semble qu’il y a là matière à écrire quelques mots (liés au sujet du site
évidemment) pour deux raisons particulières. L’une est l’attitude du Danemark
et de la Suède face à la volonté Nazie de déportation des Juifs du Danemark,
l’autre est le hasard d’une exposition temporaire visible au moment où j’étais
dans la ville. Pour ce faire, je vous propose d’accompagner mes pas de touriste :
- au musée Juif de la ville de Copenhague
- à Elseneur
- au musée des Travailleurs Danois.
Le
musée Juif de la ville de Copenhague.
A vrai dire, je pensais passer ces quelques jours à
distance de la Shoah. Inutile de me raconter pareille chose : j’en suis
incapable. Ma promenade dans la ville m’a donc très vite conduite au "Dansk Jødisk Museum",
le Musée des Juifs Danois. Il se trouve en centre ville (Christianborg,
le siège actuel du pouvoir politique où se réunit notamment le Parlement) dans
un endroit très joli et très calme, contre la Bibliothèque Royale et derrière
un petit parc orné d’une fontaine et d’une statue de Søren Kierkegaard.

Face à la Bibliothèque Royale.
L’intérieur
est particulièrement esthétique et dégage une impression douce et chaude. Son architecture
est due à Daniel Libeskind. Il a conçu ce musée (qui a ouvert en 2004) sur la
base de l’écriture en Hébreu du mot "mitzvah" (dont le sens littéral originel est proche de
"précepte" ou "commandement" mais qui s’entend aussi comme
"action juste et bonne envers autrui"). Les couloirs et les murs ont
la forme de ces lettres qui est aussi le logo du musée.

Lien vers le musée : http://www.jewmus.dk/index.asp
Verre, bois et lumière : c’est une réussite totale, avec les
briques (omniprésentes dans les constructions de Copenhague) intégrées dans un
plafond apparent par places. Les vitrines retracent l’histoire et la culture
des quelques milliers de Juifs Danois. Elle a commencé avec l’arrivée de
Sépharades (venus notamment du Portugal au début du XVIIè sous Christian IV) qui
s’intégrèrent sous la protection des rois successifs. Un décret royal de 1814
leur accorde officiellement les mêmes droits que tous les autres sujets Danois.
Arrivèrent ensuite des Juifs Ashkénazes de Russie et de Pologne (aux XIX et XXè)
qui occupèrent de "petits métiers" dans les quartiers pauvres.

Une étonnante minuscule machine à écrire… en Yiddish.
Et puis, bien entendu, ce musée donne à voir des artefacts
relatant l’étonnante histoire des Juifs Danois durant la dernière guerre. Ils
étaient alors plus de 6.500 au Danemark (ce nombre est identique aujourd’hui).
Ce faible nombre (relativement aux populations Juives des pays de l’Europe de
l’Est) explique sans doute que l’Allemagne nazie n’a pas jugé bon d’envoyer un
"Reichskommissar" comme ailleurs, mais "seulement" un
diplomate : le SS Werner Best. Nommé en novembre 42, il arrivait de Paris
où il avait officié dans le cadre de la "question Juive".

Archives du Musée de la
Résistance Danoise, Copenhague.
Arkiv Frihedsmuseet København.
Un an plus tard, début septembre 43, les pleins pouvoirs lui sont
donnés et le 18 Hitler fait part de sa décision de déportation pour la nuit du
1er au 2 octobre 1943. Les nazis ont souvent utilisé les dates de
fêtes du calendrier Juif pour leurs exactions, c’était également le cas
ici : le Nouvel an ( ראש השנה) était le 29 septembre.
Georg Ferdinand Duckwitz, membre du parti Nazi sans conviction
semble-t-il, connaissait le Danemark avec lequel il avait travaillé avant
guerre et parlait Danois (il sera le premier Ambassadeur d’Allemagne au
Danemark après guerre). Il laisse volontairement filtrer l’information -sensée
rester secrète- du projet de rafle et de déportation qui, à ses propres dires,
lui est communiquée par Werner Best. Cela permet de prévenir du danger les
populations Juives lors de la cérémonie pour Roch Hachana dans les synagogues. Immédiatement, le Premier Ministre de la
Suède, également informé, propose d’accueillir les Juifs du Danemark.
Durant la nuit de ce qui devait être la grande rafle de plus de
6.000 Juifs, moins de 500 (477 d’après Raul Hilberg, 481 d’après les documents
du musée) seront trouvés à leur domicile, arrêtés et déportés à Theresienstadt.
En grande majorité, les familles Juives avaient été "mises à l’abri"
par les voisins et les amis, chez eux. Le dimanche suivant (3 octobre) dans les
églises du Danemark est lu un texte des évêques Danois affirmant que la
persécution est contraire à l’esprit de la religion.
Elseneur

Le château d’Elseneur.
Photos : archives
personnelles, novembre 2008.
La grande majorité de la population Danoise organisa alors, avec
le concours des nombreux bateaux de pêcheurs et sous la protection de la police
Danoise, le passage des familles Juives vers la Suède, en particulier depuis
Helsingør (Elseneur).

Les côtes de la Suède, visibles depuis le château d’Elseneur…

…et le petit port près du château.
La ville Suédoise qui lui fait face a alors vu doubler sa
population (de 1.500 à 3.000 environ). Les transferts des personnes vers la
Suède étaient payés par ceux qui le pouvaient. Lorsque les familles Juives n’en
avaient pas les moyens, certaines familles Danoises aisées ont offert le
financement. Des entreprises sont ainsi connues pour avoir participé de façon
conséquente au sauvetage. Dans son livre The Miracle in Denmark: the rescue
of the Jews, de 2007, Isi FOIGHEL -qui était alors un enfant- témoigne également
de sa propre histoire et comment des inconnus ont payé pour son passage et
celui de son frère, assuré par un garde-côte Danois.
Le mouvement de Résistance au Danemark a également mis en service
des bateaux à travers un groupe appelé "The Sewing Club" proposant
une traversée à prix modique.

Une photo d’archives : un bateau de pêcheur emmène des Juifs vers la Suède.
L’élément surprenant ensuite est le devenir des Juifs Danois
envoyés au camp de Theresienstadt (Terezin, près de Prague). En effet, ils
n’ont pas, comme les 140.000 autres prisonniers ayant transité par
Theresienstadt, été transférés dans d’autres camps –et à Auschwitz en
particulier pour plus de la moitié d’entre eux, mais à l’inverse sont très
majoritairement restés dans ce camp et revenus ensuite au Danemark après
guerre. Les raisons semblent en être assez floues. Pourquoi Werner Best les
aurait-il protégés ? Il semble que Nils Svenningsen, au Ministère des Affaires
étrangères Danois (qui parlait et écrivait l’Allemand) ait eu un rôle de
premier plan, outre les manifestations de protestations émanant de toutes parts
(du Roi bien entendu, de la Cour Suprème, des religieux, …). Nils Svenningsen ne
cessa "d’interpeller" Best, réclamant des garanties, l’obligeant à
une sorte de double-jeu, à tel point qu’Eichmann lui-même finit par venir à
Copenhague (le 2 novembre 43). Celui-ci s’engagea alors sur la non-déportation
des Juifs Danois de Theresienstadt vers d’autres camps, ainsi qu’à
l’autorisation de visites de personnel Danois de la Croix Rouge.
Durant "l’absence forcée" des Juifs Danois, Hans Henrik
Koch du Ministère des Affaires Sociales géra la question des logements
inoccupés (des listes de biens furent établies, les loyers furent payés, …) de
telle sorte que les familles les retrouvèrent à leur retour.
Bien entendu il y eut des exceptions à ce tableau somme toute
idyllique, elles furent néanmoins rares. L’attitude politique du Danemark fut
parfois considérée comme discutable, elle parait aujourd’hui, avec le recul,
surtout éminemment stratégique. Le pays signe un traité de non-agression en mai
1939 avec l’Allemagne… que celle-ci ne respecte pas, envahissant le pays en
avril 1940. L’attitude politique du Danemark devient alors une forme de
collaboration exigeante et raisonnée. En effet, se sachant incapable de
résister à l’envahisseur (ni du point de vue du nombre, ni du point de vue de
l’équipement militaire), le Danemark a sans cesse cherché une position
stratégique de moindre mal qui soit tenable afin de réussir, sans entrer
dans une opposition frontale qui ne pouvait que mener à la catastrophe, à imposer
certaines conditions en échange d’une forme de coopération apparente. Ils ont
ainsi réussi à imposer des exigences de première importance comme le refus de
combattre aux côtés de l’Allemagne nazie et le refus de toute mesure
discriminatoire envers les Juifs.

Document décerné aux Justes.
Yad Vashem reconnut ce mérite en décernant à la Résistance Danoise
le titre de "Juste parmi les Nations" ( חסיד אומות העולם ) qui honore le fait d’ avoir accepté de se mettre
en péril afin de sauver des vies humaines Juives.
Le
musée des Travailleurs Danois.

Le porche d’entrée du musée, donnant sur la rue.
Pourquoi l’ "Arbejdermuseet" [lien vers ce musée] a-t-il sa place ici ? Il se
trouve que, lors des quelques jours de ma présence à Copenhague, une "skiftendesæ rudstillinger" (exposition temporaire) y était présentée. A ma grande surprise, il s’agissait de "Techniker der „Endlösung“ :
Topf & Söhne, die Ofenbauer von Auschwitz" ("Les ingénieurs de la «solution
finale» : Topf & Fils, les constructeurs des fours d’Auschwitz").

L’entrée proprement dite, dans la cour.
Pourquoi ces quelques lignes de présentation
pleines de Danois et d’Allemand ? Parce que curieusement il s’agissait des
deux seules langues dans lesquelles était présentée cette exposition. Cela
s’explique par le fait qu’elle a été conçue par le Mémorial du camp de
Buchenwald et celui de Mittelbau-Dora.
J’ignorais tout de l’existence de cette exposition réalisée sous
la direction de l’historien
Volkhard Knigge
[infos ici]
bien qu’elle circule depuis plusieurs années. Elle est d’un intérêt majeur et
très documentée.

Volet de fermeture de la lucarne par laquelle étaient versés les granulés de Zyklon.
L’arrivée dans la première salle est un choc.
Alors que j’entends une bande-son de la lecture en Allemand de textes des Manuscrits (témoignages écrits par des membres des SK et enterrés auprès des crématoires),
mon regard est happé par des artefacts disposés sur un vaste espace au centre
de cette grande pièce. Je reconnais d’emblée certains, je m’approche de deux
autres auxquels je ne peux pas croire, et pourtant… il y a là l’une des
fenêtre-clapet par lesquelles les SS versaient le Zyklon (du K IV ou du K V,
encore qu’elles étaient sans doute identiques au Bunker 1 et au Bunker 2). A
proximité, ce sont les restes de la "bouteille thermos" dans laquelle
fut retrouvé (en octobre 1980) le manuscrit de Marcel Nadjari, qui était membre du
SK. Objets particulièrement bouleversants…

Récipient ayant contenu le manuscrit.
Je serai surprise, dans cette même pièce, par six
dessins exposés dont j’ignorais l’existence. Il s’agit de témoignages d’un
prisonnier dont l’identité reste inconnue, il n’est identifié que par les
initiales avec lesquelles il signe ses dessins : M.M. Il en a réalisé 22,
depuis une "Krankenbaracke" : une baraque du HKB
(pseudo-hôpital, voir dans le glossaire), à proximité des crématoires. C’est là
qu’ils ont été retrouvés en 1947, enterrés dans une bouteille.

Des déportés Juifs qui viennent d’arriver sont conduits aux
chambres à gaz et crématoires par des gardes SS,
en camion pour les plus faibles, à pied pour les autres.
Dans les autres salles, sera retracée l’histoire
de "la Topf", celle d’une petite entreprise de crémation parmi
d’autres à l’époque de la première guerre mondiale, qui deviendra la
spécialiste de la conception des fours destinés aux camps et à celui
d’Auschwitz-Birkenau en particulier, supplantant de peu sa rivale, "la
Kori".
De nombreux documents d’archives sont présentés, exposant d’abord
la firme dans ce qu’elle a de plus ordinaire : les frères Topf qui la
dirigent, Kurt Prüfer parmi les ingénieurs, les services proposés. Et puis la
SS fait appel à cette entreprise pour l’installation de fours à Dachau et
Buchenwald afin de "gérer les corps en interne" parce que le nombre
de morts devient vite trop important dans ces camps pour ne pas attirer
l’attention.
Je profiterai de cette occasion qui m’est donnée pour citer Karl
Wintersberger et louer l’intégrité de cet homme. C’était un Procureur
particulièrement courageux, voire téméraire : il osait demander des
comptes à la SS pour chaque mort douteuse survenue au camp de Dachau. Il a ainsi
ordonné des autopsies pour des corps de victimes aux blessures flagrantes et
contraires aux déclarations des SS et il est même allé jusqu’à inculper des SS
pour meurtre. Le spécialiste incontestable du camp de Dachau, Stanislav Zámenik, survivant du camp devenu historien, écrit à son
propos : "si l’arbitraire de la SS à Dachau ne prit pas alors des
dimensions encore plus monstrueuses, le mérite lui en revient incontestablement"
(C’était ça Dachau, éd. Le Cherche-Midi, 2003, p.51). Bien entendu, cet
homme a été éloigné (par une mutation seulement, il aurait très bien pu être
mis dans un camp lui-même).
Très vite, la Topf va donc s’engager auprès de la SS dans
l’équipement des camps puis dans la recherche de modalités techniques pour
l’extermination. Ainsi elle concevra les quatre crématoires de Birkenau selon
les demandes des dignitaires de la SS. La construction de ces fours représentait
une manne financière aussi considérable que leur capacité théorique à faire
disparaître les corps des victimes : cinq fours tri-moufles aux K II et
III et quatre fours bi-moufles aux K IV et V, soit au total 46 portes signées
Topf pour enfourner des corps.

L’exposition relate toute cette évolution de façon détaillée au
travers de nombreux documents et cite les témoignages de certains membres de
Sonderkommandos. Elle s’intéresse ensuite à l’après-guerre, notamment aux
quatre ingénieurs de la Topf arrêtés par les Soviétiques. Ces derniers avaient
connaissance du rôle de l'entreprise Topf par les dépositions que les anciens
membres des Sonderkommandos eurent le courage de faire immédiatement, lors des
enquêtes des Soviétiques et des Polonais. Ainsi furent arrêtés :
- Kurt Prüfer bien entendu, qui ne contestera d’ailleurs pas les
faits lors de son procès à Moscou en 1948 (des extraits de ses dépositions sont
présentés à cette exposition). Il sera condamné à 25 ans de prison mais mourra "d’apoplexie"
(accident vasculaire cérébral) en 1952.
- Fritz Sander qui mourra d’insuffisance cardiaque quelques
semaines après son arrestation.
- Gustav Braun et Karl Schultze qui, condamnés à 25 ans de
détention comme Prüfer, seront libérés en 1955.
Quant aux deux frères Topf, ils eurent
des destins et des états d’âme visiblement différents après un parcours commun
avant-guerre. En effet, ils étaient entrés au NSDAP (parti national-socialiste, abrégé en nazi)
en 1933 et avaient pris la direction de la firme, ensemble, en 35. L’aîné, Ludwig
(né en 1903) se suicida (poison) le 31 mai 45. Le cadet quant à lui,
Ernst-Wolfgang, qualifié par Jean-Claude Pressac (in Anatomy, p.201) de "aggressive, pretentious and harsh", nia toujours une quelconque responsabilité de la firme, a
fortiori une complicité. Il considérait n’avoir fait que son métier en
concevant et fabriquant des fours pour les camps. Il mourut en 1979 à 74 ans,
sans avoir été poursuivi en justice.

Départ de la gare… 19 h 43 ou année 1943…
Ainsi
s’achève un séjour particulièrement riche, en somme, pour une durée aussi
courte… à tous points de vue, parce qu’en novembre la journée est très
réduite : à 15 h la lumière baisse, à 16 h il fait nuit et la plupart des
magasins et autres lieux publics ferme ! Copenhague appartient à qui se
lève tôt...
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