David Olère
Partie V : Autour des crématoires
[Toutes les illustrations de ces pages sont publiées avec l’accord de son fils Alexandre Oler et toute reproduction en est interdite sans son autorisation. J'en profite pour le remercier "officiellement" pour sa disponibilité, sa confiance et son aide constantes.]
Cette partie est construite en deux rubriques : l’une consacrée aux quatre
portraits de SS travaillant au Sonderkommando dessinés par David Olère, et
l’autre aux spécificités de la vie de David Olère au SK.
(Pour
des informations sur d’autres SS d’Auschwitz et Birkenau ayant été en rapport
avec le SK, voir ici la page des biographies).
Les SS du Sonderkommando
Car "autour des crématoires", bien entendu, les SS étaient présents
pour encadrer les prisonniers. Aucune archive à ce jour n’a été trouvée
dressant une liste de leurs noms. Sont donc connus les quelques uns, rares, qui
ont été capturés et livrés à la justice et d’autres qui sont cités par les
anciens Häftlinge membres du SK.
La plupart de ces hommes ayant encadré, coopéré –parfois avec
enthousiasme- et participé à la gestion de l’extermination des Juifs d’Europe, se sont après guerre
massivement "fondus dans la masse" et sont revenus à la vie civile
dans une Allemagne qui n’a rien voulu savoir ou qui a majoritairement choisi de
continuer à fermer les yeux.
Ici,
David Olère nous donne à voir le SS Johann Gorges, Rottenführer à son arrivée à
Birkenau et Unterscharführer à sa sortie (sous-officier de faible grade, donc).
Né en 1900, il a été Kommandoführer du Sonderkommando du K V. Beaucoup avaient
un surnom parmi les prisonniers, ce qui permettait aussi de parler d’eux entre
prisonniers avec plus de discrétion. Celui de Gorges était "Moishe
Burak". Le mot "burak" signifie "betterave rouge".
Sobriquet dont il a hérité du fait de son teint continuellement rougeaud (David
Olère le représente d’ailleurs également avec cette marque distinctive).
Il a été vu à Gusen en avril 45 après les marches de la mort (voir ce terme ici
dans le glossaire), puis sa trace disparaît. Dans un premier temps il n’a donc
pas été inquiété. Dans un second temps, en suite au procès d’Auschwitz à
Francfort où Filip Müller, qui a majoritairement été affecté au K V, a pu
donner de nombreuses informations le concernant, il devait être poursuivi pour
ses crimes. Il est finalement mort en 1971 avant que son procès n’ait pu avoir
lieu, ce qui est toujours regrettable, tant pour la justice due aux victimes et
aux survivants que pour ce que les déclarations de ces SS sont parfois
susceptibles d’apporter comme informations pour les historiens. Auraient pu
être portés au dossier ces deux dessins que je laisserai sans commentaires (le
premier est intitulé "jusqu’au dernier souffle") où David
Olère représente Gorges dans son quotidien :
De ce SS on ne sait rien sinon son nom : Herbert, et son grade : Hauptscharführer, donc supérieur à celui qui précède et ceux qui suivent (pour des équivalences de grades entre les termes employés dans la SS et ceux de l’armée française, cliquer ici).
Le SS Erich Muhsfeldt, né en 1913, était un Oberscharführer qui, arrivant de
Majdanek, dirigeait à Birkenau les K II et III en juin 44 avant de devenir le
chef de l’ensemble des crématoires. A son propos, Filip Müller écrit :
"Nous apprîmes par les prisonniers Soviétiques qui le connaissaient bien,
que cet homme à l’apparence débonnaire et inoffensive, au visage sympathique,
était en réalité une brute sans pitié".
Jugé au procès d’Auschwitz à Cracovie
en 47, il est condamné à mort et pendu. (Pour davantage de détails, voir ici la
page des biographies des accusés de ce procès).
Le SS Peter Voss était Oberscharführer, comme Muhsfeldt. Il est né en 1897. Il a
été chef des crématoires jusqu’en mai 44 (avant l’arrivée de Moll qui l’a
remplacé) puis des K IV et V. Sa description par Filip Müller est
partagée : "La trentaine, de taille moyenne, trapu, avec un nez
aquilin et effilé, il avait un goût immodéré pour l’alcool. […] La formation
reçue chez les SS l’avait rendu docile et avait neutralisé son esprit critique,
mais elle n’avait pas fait de lui un fanatique de l’extermination juive en
masse. […] Pour nous, c’était l’un de nos bourreaux les moins inhumains".
Il
n’a pas été poursuivi. Il est mort en 1976.
L’artiste David Olère au SK
Du fait de ses compétences artistiques surtout, mais linguistiques aussi, la vie
de David Olère au Sonderkommando a été différente de celle de ses camarades
d’infortune. Il était affecté au K III mais majoritairement utilisé pour ses
qualités d’artiste et envoyé ici ou là selon les besoins lorsqu’il y avait un
manque de bras. Il lui a donc été permis de circuler davantage que les autres
prisonniers du SK, il a ainsi été témoin de la plupart des lieux et situations
de l’extermination, ce qui nous permet aujourd’hui d’avoir la richesse informative
de ces dessins les évoquant.
Ses qualités de dessinateur en
particulier furent utilisées par les SS qui lui donnaient à décorer des lettres
à leurs familles comme il nous le montre ici où il se représente réalisant des
motifs fleuris sur un courrier.
Ce dessin évoque puissamment la stupéfiante dichotomie du camp en général et du SK
en particulier. David Olère dessine « pour un bout de pain »
(intitulé du dessin)… mais indique à quel point les SS ne manquent pas même du
superflu (l’un a la pipe à la bouche, l’autre le verre à la main). Le SS pour
lequel le dessin est réalisé se penche, calme et satisfait, vers une lettre
vraisemblablement pleine de sentiments qu’il a écrite (on peut lire qu’elle
commence par "Meine Liebe")… mais si sa main gauche se pose
calmement sur le dossier de la chaise, la droite tient fermement l’arme qui a
peut-être tué un "Stück" quelques instants avant ou va peut-être en
tuer un quelques instants après, sans aucun état d’âme. Ce SS se penche, capté
par le dessin destiné à sa femme ou sa fille bien-aimée… mais l’autre regarde
par la fenêtre où l’on sait qu’il est susceptible de voir une colonne de
déportés qui va être conduite au crématoire par exemple, ou bien les
prisonniers épuisés jusqu’à la mort par le quotidien fait d’accumulation de
violences qui est le principe du camp de concentration. On imagine le calme de
ce moment, on entendrait presque le bruit de la plume qui gratte le papier…
s’il n’était complété par les hurlements continuels des SS dans le camp, de l’autre
côté de la fenêtre, et par les bruits permanents du crématoire en
fonctionnement derrière la porte de la pièce.
Ici, David Olère dessine une marine sur un abat-jour et l’homme qui lui parle, sur
la droite, est le Kapo August Brück, dont il écrit à l’angle du dessin qu’il
était un ancien marin Allemand. Il est arrivé à Birkenau "le 5 mars 42,
de Buchenwald, où il avait été Kapo du crématoire" (F. Piper). Il avait
alors fait modifier le système d’enfournement des cadavres (avec des brancards
et non plus avec des chariots). Filip Müller le décrit en ces termes : "Un
homme d’une cinquantaine d’années, à la silhouette longue et efflanquée, il
marchait légèrement courbé en avant. Son visage anguleux et ridé, aux
pommettes saillantes, le regard vif de ses yeux perçants donnaient à penser
qu’il avait acquis dans le passé une longue expérience des prisons nazies et
des camps de concentration". Il mourra du typhus en décembre 43.
De nouveau ce dessin montre une situation double. Celle, dedans, où rien ne manque
(tasse de thé ou de café, pipe et cigarettes) et où il est possible d’échanger
tranquillement entre individus, sans souci, et celle, dehors, de la réalité
quotidienne du camp qui concerne des milliers de prisonniers. De la même façon
que de l’autre côté de la scène sereine (D. Olère peignant un abat-jour), il y
a un Kapo ; lorsqu’on regarde par la fenêtre, de l’autre côté du SS qui se
tient immobile, il y a le K II.
Pour David Olère comme pour beaucoup de survivants, il y a vraisemblablement cette double
lecture du monde de façon définitive. Le camp est comme une sorte de toile de
fond continuelle de la pensée, presque une grille d’analyse du réel, même de
façon involontaire. On peut penser à ce sujet aux bandes dessinées d’Art
Spiegelman que chacun connaît. Il y montre clairement son père pris dans ce va-et-vient continuel et irrépressible, plusieurs
décennies après son retour de déportation, vivant aux Etats-Unis… mais par
exemple à l’occasion de la préparation d’une valise, montrant à son fils
comment s’y prendre efficacement parce que parfois on n’a le droit d’emporter
que ce qu’on sait faire tenir dans sa valise. On peut penser aux survivants
qui, devant telle ou telle situation humaine mettant en jeu un soupçon de pouvoir sur autrui, se demandent "comment se
serait-il comporté à Birkenau ?". Tout élément du quotidien, même le
plus banal, peut renvoyer au Lager, les exemples pourraient se multiplier.
Les compétences de David Olère dans les différentes langues étaient également
utilisées comme on le voit dans ce dessin au bas duquel il a noté : "en écoutant la BBC en Anglais après minuit". Il devait traduire
aux SS ce qui était dit. Cela permettait vraisemblablement aussi aux membres du
SK d’être relativement informés des évolutions de la guerre. Il arrivait d'ailleurs parfois,
dans ce domaine, que des journaux leur parviennent avec des convois de déportés, ou encore que les informations circulent par le bouche à oreille -vraies ou fausses-
confiées par certains ouvriers Polonais travaillant dans le camp.
La compétence à parler plusieurs langues et à comprendre l’Allemand en particulier
était un élément important de survie, puisque les SS partaient du principe que
tous les ordres donnés devaient être immédiatement compris et obéis. Nombre de
prisonniers ont été abattus sur place pour n’avoir pas obtempéré
instantanément… pour la simple raison qu’ils ne savaient pas ce qui leur était
ordonné.
Cette salle à la porte de laquelle nous nous trouvons avec ce dessin se situe au K
II. Il s’agit d’une pièce réservée à des médecins légistes prisonniers. Elle
était appelée "salle de dissection". C’est le SS Mengele qui présidait
à son fonctionnement. Il y faisait en particulier des études
pseudo-scientifiques sur les jumeaux et sur la couleur des yeux. Lorsque
Mengele était "de service de Rampe" à l’arrivée des trains de
déportés et "même quand ce n’était pas son tour –témoigne l’historien et
survivant Hermann Langbein- pour en retirer les jumeaux", il gardait donc
en vie les jumeaux de tous âges, ainsi que toutes les personnes ayant des
malformations physiques apparentes. Il menait ensuite sur elles diverses expériences
avant de les assassiner et de faire comparer leurs organes par un
anatomo-pathologiste. Nous avons beaucoup d’informations sur le sujet à partir
du printemps 44 grâce au livre que le prisonnier Miklos Nyiszli, pathologiste
Hongrois, a immédiatement écrit (fin de la rédaction de son livre en mars 46 et traduction-parution en
Français en 1961, voir rubrique livres de la médiagraphie). Mengele l’avait
affecté à ce lieu où il est resté jusqu’à l’évacuation du camp.
Sur ce dessin, David Olère nous place en compagnie de ce père à l’attitude
abattue (sans doute autant due à l’épuisement des conditions de transport
qu’au soupçon de la suite funeste) avec ses deux fils jumeaux. Ils viennent
d’arriver par le dernier convoi entré à Birkenau ce jour-là. Dans la salle, on
voit la table de dissection au plateau de marbre et deux SS affairés autour
d’un corps. On remarquera la boîte posée au sol, coffre qui servait à conserver des organes
ou parties de corps humains pour leur étude dans d’autres lieux, notamment à
Berlin ou à l’académie de médecine de Garz.
Ce dessin, d’une extrême violence, ne peut, pour autant, pas être éludé. Il a été
réalisé en 1945. Il nous fait pénétrer dans une pièce qui est la "salle
de travail" du service de dissection, par la porte de laquelle on
distingue la salle des fours au loin.
On constate que ces femmes étaient en pleine santé. Elles n’étaient évidemment pas
des prisonnières du camp. Elles n’ont pas été gazées non plus. Elles arrivent
donc d’un petit groupe, le plus souvent passé devant un pseudo tribunal de la
Gestapo qui se tenait à Auschwitz 1, dont la sentence était quasi
systématiquement la mort. Quand les groupes étaient composés de quelques dizaines de personnes, elles
n’étaient pas assassinées dans la chambre à gaz, les SS les tuaient
par balles.
Pour le reste, je choisis de laisser la parole à deux témoins survivants :
Henryk Tauber tout d’abord, qui fut membre du SK et dont le témoignage est
d’une précision et d’une richesse exceptionnelles ; Miklos Nyiszli
ensuite.
Henryk Tauber déclare au procès à Cracovie : "Très souvent, quand on
amenait des prisonniers pour les faire fusiller, un Unterscharführer dont
j'ignore le nom, arrivait et prélevait sur les cadavres des fusillés de gros
morceaux de chair. Il mettait dans des coffres ou dans des seaux les parties de
corps humains prélevés au niveau des cuisses ou des fesses et les emportait
ensuite en voiture en dehors du camp. Je ne sais pas pourquoi ils le faisaient".
Miklos Nyiszli écrit : "J’ai ouvert des centaines de cadavres sur l’ordre
d’un médecin à la fois génial et dément, afin qu’une science bâtie sur des
théories fausses profite du champ d’investigations illimité qu’étaient les
milliers de victimes envoyées à la mort et pour que la même fausse science
trouve sa justification. J’ai coupé de la chair sur les cadavres de jeunes
filles saines et j’en ai préparé de la nourriture pour les cultures
bactériologiques du docteur Mengele. J’ai plongé les cadavres des estropiés et
des nains dans du chlore ou bien je les ai fait bouillir durant des jours afin
que des squelettes bien préparés parviennent dans les musées du IIIè Reich pour
justifier, devant des générations à venir, la nécessité qu’il y avait de
détruire un peuple".
"Après la révolte
du Sonderkommando" (texte au bas du dessin) du 7 octobre 44, les membres du K IV (un peu plus de
150 hommes) sont tous morts : soit en acceptant de rester dans le
crématoire dont ils ont organisé l’explosion, soit en tentant de fuir. Tous les
témoignages concordent pour dire qu’aucune évasion ne sera couronnée de succès.
Le dernier petit groupe de 12 qui, d’après Miklos Nyiszli, avait réussi à
passer la Vistule et se sera battu jusqu’au dernier instant, sera repris et
assassiné la nuit du même jour. D’autres membres seront tués dans l’action,
appartenant au K II, et d’autres encore seront abattus en représailles. Au
total, 450 membres du SK seraient morts ce jour-là, sur 663. Ceux du K III
auront été mis à l’abri de la révolte et de la tuerie qui s’en est suivie,
enfermés dans leur crématoire.
Cette révolte, qui se préparait depuis des mois et n'était pas du tout prévue de cette façon mais devait profiter à l'ensemble du camp, n'a finalement pas pu être menée comme les prisonniers membres du SK le souhaitaient. Si elle peut être considérée comme un échec du point de vue du résultat, notamment en termes de pertes humaines, il faut rendre hommage à ces hommes qui ont courageusement choisi la rébellion, choisi de mourir dans la lutte. Ils étaient à peu de choses près les seuls prisonniers Juifs de Birkenau en état physique et mental suffisant pour trouver le courage d'un tel acte. Les prisonniers du camp diront plus tard que la révolte du Sonderkommando fut alors pour eux le symbole puissant d'une possible opposition Juive à l'extermination, ce qui leur a été une source de réconfort importante.
Pour info : une toile portant le même titre que ce dessin est visible au Musée de la Résistance Nationale de Champigny-sur-Marne
(site : www.musee-resistance.com )
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