David Olère
Partie II : Auschwitz-Birkenau
La déportation et les premiers temps dans le camp.
[Toutes les illustrations de ces pages sont publiées avec l’accord de son fils Alexandre Oler et toute reproduction en est interdite sans son autorisation. J'en profite pour le remercier "officiellement" pour sa disponibilité, sa confiance et son aide constantes.]
David Olère est
déporté de Drancy le 02 mars 1943 vers Auschwitz : il s’agit du convoi 49.
Parmi les mille prisonniers de ce transport, cent hommes seront sélectionnés
pour le travail et tatoués du n°106 088 au 106 187. Beaucoup parmi
eux seront affectés à la nouvelle équipe du Sonderkommando que les SS mettent
en place pour la mise en route du K II dans lequel le premier gazage aura lieu
le 13-14 mars. (Quatre de ces cent hommes seront survivants en 45 et deux
femmes sur les 19 ayant été sélectionnées pour travailler).
Cette première sélection (c'est-à-dire la
sélection à l’arrivée) a été peinte par David Olère en 1952.
Durant toute
une « première période » après son retour, David Olère n’a fait que
des dessins. Il est passé à l’huile sur toile quelques années plus tard. Ce
changement de support et de matériau est aussi, bien entendu, une évolution
dans son œuvre et très vraisemblablement dans son rapport intime au réel du
camp. Il s’éloigne alors du témoignage-documentaire et s’oriente peu à peu vers
une dimension de témoignage-allégorie. Ce tableau est précisément charnière
entre ces deux périodes. Peu de toiles figureront sur cette page, puisque nous nous
sommes circonscrit comme domaine les œuvres à valeur documentaire
exclusivement. Cette peinture néanmoins nous a semblé avoir sa place ici en ce
qu’elle est emblématique de toute arrivée au camp de Birkenau, même si David
Olère, dans les inscriptions qu’il a ajoutées, outre sa signature, et qui ne
sont pas entièrement lisibles, indique qu’il s’agit de l’arrivée de
« Parisiens à Birkenau Auschwitz ».
Ce tableau de
l’arrivée au camp n’est donc pas à prendre stricto sensu, mais comme un symbole
à multiples facettes. Il donne à voir la descente du train (avec l’indication
du SS de gauche qui pose un pied sur un rail) et l’arrivée au camp comme le
vivait chaque famille. Il choisit de ne pas montrer la colonne de déportés
anonymes sur la Rampe, mais une famille, « la » famille. Chaque
regard, chaque attitude témoigne de l’épuisement à la suite du voyage entassés
dans des wagons à bestiaux, et de l’inquiétude. Il montre cette famille qui n’a
plus de bagages (il fallait les laisser sur le quai) mais seulement de petits
sacs. Et cette famille, encadrée de SS, est privée de ses éléments
masculins : les hommes paraissant en bonne santé et les femmes n’ayant pas
d’enfants étaient sélectionnés pour entrer dans le camp, en quantité
proportionnelle aux besoins en main d’oeuvre. Ici, cette partie de la famille
sera directement conduite à la chambre à gaz, comme l’indique la cheminée
démesurée qui figure derrière eux. Les regards angoissés et interrogatifs se
dirigent vers le SS qui ne porte pas de fusil… mais qui pourtant tient une arme
qu’ils ne savent pas plus redoutable encore, il la tient d’ailleurs derrière
son dos : une baguette. Baguette du bout de laquelle les déportés à leur
arrivée sont désignés pour la file de droite ou celle de gauche, pour entrer
dans le camp ou pour la chambre à gaz immédiate. Baguette qui les a condamnés.
Les deux jeunes femmes portant leurs bébés semblent questionner, et l’autre SS
a un geste d’apaisement envers l’une d’elles avec une main disproportionnée que
son rictus dément. Tel était le principe (voulu et exposé par R. Höß dans
ses Mémoires) : chercher à rassurer pour que tout se passe aussi
calmement aussi longtemps que possible.
Pour le
transport de mille personnes dans lequel David Olère est arrivé, nous l’avons
vu, 881 ont été directement envoyées dans les chambres à gaz. En ce qui le
concerne, à l’issue de la sélection à la descente du train, il va entrer dans
le camp et devenir le n° 106.144.
Rasé, dépouillé de tous ses
biens, y compris la moindre photo, la moindre lettre rattachant au passé, vêtu
de "rayés" aux tailles aléatoires et tatoué, il va apprendre à
marcher "zu fünf" (les déplacements se faisaient constamment en
rang par cinq, ce qui permettait aux SS de compter plus aisément les prisonniers).
Chacun de ces
individus est devenu, autant qu’il est possible, un "Stück" anonyme, une pièce du grand puzzle qu’est le projet du IIIè Reich hitlérien.
Ces
prisonniers, humiliés et hagards, sont emmenés pour la première fois vers une
baraque, l’une de celles de la partie du camp dite "camp de
quarantaine" au BIIa. (Si vous le souhaitez, un plan détaillé de Birkenau
est disponible en cliquant ici).
Ce dessin
montre une sélection de prisonniers de Birkenau, près de leur baraque, visible et bien reconnaissable en arrière-plan.
Il
pourrait s’agir d’une sélection pour la chambre à gaz mais il est bien plus probable
(parce que les SS n’ont pas fait déshabiller les prisonniers et qu’il n’y a
pas de médecin SS) que ce soit une sélection pour un commando, lorsque les
prisonniers sont encore en camp de quarantaine, peu après leur arrivée.
Sera alors attribué à chaque prisonnier (ou groupe de prisonniers) un commando de travail qui, selon les besoins dans le camp, pourra aussi bien être le Sonderkommando que tout autre.
Parmi les commandos de travail auxquels les prisonniers sont affectés à l’issue
de la quarantaine, beaucoup sont à l’extérieur du camp.
David Olère est ainsi
témoin du départ des travailleurs affamés et épuisés. Ils passent devant la
potence collective où ont été suppliciés des camarades qui ont tenté de
s’enfuir et ont été repris. Les SS ont affublé cette potence d’un panneau "wollten ausrücken" ("ils voulaient s’évader").
L’humour des SS peut être plus pervers encore, de nombreux survivants ont
témoigné, dans les mêmes circonstances, d’un panneau "wir sind wieder
da" ("nous sommes de retour")...
Les pendaisons se faisaient en règle générale devant les prisonniers réunis, à la demande du Commandant du camp, R. Höß, comme il l'explique dans ses Mémoires, afin de décourager les tentatives d'évasion. Si les évadés n'étaient pas repris, ce pouvaient être des camarades de baraque, choisis au hasard, qui étaient pendus.
Le soir, c’est le retour des commandos de travail, toujours "zu
fünf" bien sûr, mais dont les rangs s’éclaircissent jour après jour, particulièrement dans certains commandos très durs, soit du fait de l'intense activité physique (le terrassement par exemple) ou parce que le Kapo était une brute. Chargé de "gérer" un groupe de prisonniers (ou de prisonnières, les femmes n'étant pas traitées différemment), il avait toute latitude pour rouer de coups voire tuer qui bon lui semblait.
Comme le montre le dessin de David Olère, les compagnons de ceux qui sont morts
dans la journée (de faim, d’épuisement ou de coups) doivent ramener les corps.
On remarquera la porte, le poste de guet et les barbelés du camp de Birkenau.
Est-il besoin d’attirer l’attention sur l’opposition entre le SS bien nourri,
bien campé sur ses jambes écartées, convaincu de son bon droit, et la foule
interminable des prisonniers, abattus, se soutenant l’un l’autre, à peine
couverts avec leurs tenues rayées ?
De retour dans les baraques, certains se tournent vers la prière, Chrétiens et Juifs côte à côte (élément qui se retrouve à différentes reprises dans l'oeuvre de David Olère). Bien entendu, toute activité religieuse est
interdite au Lager, comme en témoigne le prisonnier qui fait le guet à la porte.
On
notera la "description" de l’intérieur de cette baraque : les châlits, les
petites ouvertures en hauteur et la longue structure de brique au centre.
![]() |
|---|