| RECHERCHER : |
Certains
points communs se retrouvent entre les différents groupes
d’hommes ayant formé les Sonderkommandos qui se succédèrent à
Auschwitz Birkenau.
Tout d’abord dans leur immense majorité, ces hommes étaient Juifs. Les
différentes nationalités étaient évidemment représentées à proportion
du nombre de déportés voués à l’extermination dans chaque pays. Il y
avait également quelques prisonniers de guerre Russes.
Ils furent tous choisis par sélection, soit sur la rampe à leur
arrivée, soit plus souvent lors d’une seconde sélection (après quelques
semaines de quarantaine) destinée à attribuer un commando de travail à
chacun. A partir de là, ils étaient isolés de tous les autres
prisonniers en tant que «Geheimnisträger» (porteurs de secret) et même
isolés de la plus grande partie des SS. En effet, certains SS étaient
affectés aux crématoires, mais ces zones n’étaient pas accessibles aux
autres SS. Les personnes blessées ou malades parmi les membres des SK
n’allaient d’ailleurs pas au HKB : c’était une «équipe si
strictement isolée que ses malades ne pouvaient être admis à l’hôpital»
écrit H. LANGBEIN.
Parmi les constantes, on peut également signaler une certaine
homogénéité des groupes : une fois constitués, ils restaient très
majoritairement affectés au même crématoire, sous la conduite du même
Kapo, avec les mêmes responsables SS.
Le travail qui était imparti aux membres des SK consistait à assister
les personnes dans la salle de déshabillage, à enlever leurs affaires
de cette salle lorsque les victimes étaient entrées dans la chambre à
gaz, puis à sortir les corps des chambres à gaz, à les amener jusqu'aux
lieux de crémation (fours ou fosses extérieures), à extraire les dents
en or des cadavres (les dentistes étaient choisis lors des sélections
pour faire partie des SK) et les dépouiller de tous les bijoux, à
couper les cheveux avec lesquels était notamment fabriqué du tissu (des
coiffeurs étaient donc sélectionnés également), puis à brûler les corps
dans les fours ou dans des bûchers à l’air libre (selon les époques et
le nombre de victimes arrivant chaque jour : lorsqu’elles étaient
très nombreuses, les fours des quatre crématoires de Birkenau n’y
suffisaient pas…), à écraser ensuite les cendres obtenues afin qu'elles
soient réduites en poudre (les SS firent fabriquer des tamis
spécifiques et un espace pour le damage fut mis en place) et enfin,
lorsque la quantité de cendres accumulée entre les K IV et V et
derrière le K II était importante, les membres des SK devaient
accompagner leur transport en camion pour aller les jeter dans les
rivières voisines (Vistule, Sola, Ner).
Il est important de préciser clairement que les membres des SK ne
menaient jamais les victimes depuis les trains jusqu’aux chambres à
gaz. C’était impérativement l’équipe de SS qui s’en chargeait. Lorsque
les futures victimes n’ignoraient pas le sort qui leur était réservé,
c’était alors un déchaînement de violence dont tous les survivants
témoignent avec épouvante.
De même, les membres des SK ne procédaient jamais à l'introduction
des cristaux de Zyklon B dans les chambres à gaz, cette action était
menée par des SS sous contrôle d'un médecin SS (Mengele remplit souvent
ce rôle) qui donnait également l'ordre de réouverture des chambres à
gaz après le gazage.
Les membres des Sonderkommandos ne
tenaient pas non plus le discours qui avait lieu le plus souvent :
«avant de rejoindre une équipe de travail, vous allez prendre un bain
désinfectant, puis on vous servira une soupe, … » destiné à ce que le
groupe soit rassuré donc aussi calme que possible, ce qui permettait
également la rapidité relative de ces meurtres de masse. Parfois le
groupe suivant de victimes Juives attendait déjà son tour…
Ce douloureux moment dans la salle de déshabillage est important pour
diverses raisons. Les membres des SK y étaient parfois en compagnie des
futures victimes (selon les époques, les procédures décidées par les SS
n'étaient pas tout à fait identiques) victimes et pouvaient donc
communiquer avec elles (Szlama Dragon ou Alter Fayjnzylberg indiquent
par exemple une époque où les membres du SK étaient enfermés lors de
l'arrivée des transports). S'ils devaient être présents, la situation
leur était rendue plus intolérable encore lorsqu'ils reconnaissaient
des parents, des amis, … Les SS avaient annoncé qu’il fallait ranger
ses affaires avec soin et retenir le numéro de leur emplacement afin de
les retrouver à la sortie (des bancs et patères numérotés furent
installés). Ils pouvaient aller jusqu’à détailler («attachez vos
chaussures ensemble par les lacets» par exemple) ce qui n'avait en
réalité pour but que de permettre de faciliter la récupération et le
stockage de tous les biens volés aux victimes Juives qui seraient plus
tard envoyés vers le Reich. Les membres des Sonderkommandos se
trouvaient donc en position d’être obligés de se prêter à cette macabre
mascarade. Il est arrivé bien entendu que certains annoncent ce qui
allait réellement se passer lorsqu’on les suppliait de le faire. Dans
ces cas (qui se sont produits à plusieurs reprises), le responsable SS
réunissait l’équipe devant l’un des fours et y brûlait vif le membre du
SK qui avait parlé (après avoir éventuellement torturé la personne à
laquelle il avait annoncé son sort, afin qu’elle avoue qui lui avait
parlé). En fait, d’après leurs témoignages, il semble que les membres
des SK aient généralement convenu que d’annoncer la réalité de ce qui
était en train de se produire à leurs semblables n’avait aucun sens
puisque plus rien ne pouvait être fait pour l’éviter. Parler devenait
alors infliger une souffrance supplémentaire qui n’avait pas de sens.
Ainsi les membres des Sonderkommandos avaient-ils eux aussi des raisons
de penser qu’il était préférable que tout aille aussi vite que possible
puisque aucun espoir n’était plus permis.
Le nombre de personnes ayant fait partie des SK à Auschwitz ne peut être connu avec certitude. Comme l’écrit Carlo SALETTI (éditeur des "Manuscrits sous la cendre" en Italie) de ceux qui «vécurent au plus près de l’épicentre de la catastrophe» : «Il n’est pas aisé d’en établir le chiffre exact […] nous pouvons estimer à 2.000 et peut-être plus le nombre total de déportés qui en firent partie». Il est en effet vraisemblable qu’il fut supérieur à 2 000 lorsqu’on étudie les éléments qui nous sont disponibles (il y a certaines traces du nombre de SK et de leurs membres à un moment donné, il y a également les témoignages des survivants, et puis certaines déductions sont possibles lorsque le nombre des arrivants conduits aux chambres à gaz est connu).
On considère globalement que 12 équipes se succédèrent. En fait les choses ne sont pas si simples. Il y eut par exemple des déplacements partiels d’un crématoire à l’autre, comme des éliminations partielles (liées en général à la participation à une activité spécifique).
On retrouve souvent l’affirmation d’une élimination systématique de l’ensemble des SK tous les quatre mois. Il semble que Miklos NYISZLI (médecin au KII à partir de juin 44) soit à l’origine de cette information fausse mais qu’il croyait juste et qui a été beaucoup reprise (parue dans son livre écrit en 1946). En fait, c’était effectivement le principe : une suppression de tous les témoins par une liquidation totale régulière à laquelle succédait un renouvellement du commando par une nouvelle sélection, mais elle n’a pas été appliquée de façon aussi systématique (du moins en ce qui concerne Auschwitz, parce que, pour Treblinka par exemple, le SS Unterscharführer Franz SUCHOMEL raconte : «on choisissait chaque jour 100 Juifs pour sortir les cadavres et chaque soir ils étaient tués»).
Certains anciens membres des SK avaient déjà survécu à plusieurs
sélections (c’est le cas de Filip MÜLLER présenté par Claude LANZMANN
dans son film Shoah, comme «survivant de cinq liquidations au SK»,
d'Alter FAYJNZYLBERG, des frères Shlomo et Abraham DRAGON, de Milton
BUKI, ...).
En fait, il fallait une conjonction de hasards pour
passer au travers des sélections au sein des Sonderkommandos. Les
prisonniers avançaient jour après jour, accompagnés d’un ressenti
contradictoire et permanent : aucun espoir n’était possible, alors
même que seul un espoir indéfini, insensé, permettait d’accepter une
telle vie. Traverser une sélection n’était que reculer la date de celle
qui vous concernerait. Pourtant et malgré tout, mieux valait un «plus
tard» qu’un «maintenant». C’est très clair dans l’étude des différents
témoignages (aussi bien la certitude que l’on sera tué, que l’espoir de
retarder ce moment autant que possible).
De nombreuses actions ont été entreprises par des membres des Sonderkommandos (en liaison avec le mouvement clandestin de résistance à l’intérieur du camp et à l’extérieur avec des résistants Polonais). L’objectif était d’informer avec précision sur ce qui se passait à Birkenau avec l’espoir de faire cesser les massacres des populations Juives. On ne citera que les photographies qu’ils prirent et qui sont désormais connues dans le monde entier, parmi lesquelles celle qui figure en haut de cette page. De nombreuses et diverses autres tentatives furent entreprises et quantité de renseignements sortirent en effet du camp (on se souviendra d’ailleurs de la déclaration des grandes puissances fin 1942, informées de l’entreprise d’extermination des Juifs). Ils eurent par exemple connaissance du projet de déportations massives des Juifs Hongrois qu’ils crurent pouvoir éviter par une information des autorités. Il semble que de nombreux membres des SK ne voyaient de sens à survivre que dans des actions de témoignages, pour le présent comme pour l’avenir.
Et puis il y eut la révolte du 7 octobre 1944, acte désespéré dont
nous reparlerons, à laquelle aucun participant n’a survécu. Ensuite
s’engagea la destruction des crématoires devant l’avancée des troupes
Russes et le camp fut évacué le 18 janvier 45 dans la panique générale.
C’est grâce à ce désordre et cette précipitation que les membres
survivants des SK –moins de cent- purent se joindre aux autres
prisonniers du camp dans les colonnes des marches de la mort.
![]() |
|---|