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au service des Archives d'Auschwitz
Qui suis-je ?
Je suis une femme, Française, de 45 ans. Je ne suis pas Juive. Aucun membre de ma famille n'a été déporté. Je n'ai donc pas de raisons évidentes pour m'intéresser à ce sujet. Pourtant il me semble qu'être vivant aujourd'hui est une raison suffisante. Je veux dire que de mon point de vue, vivre après 1945 et sans doute davantage encore en tant qu'européen, c'est être concerné, c'est ne pas pouvoir faire l'impasse, c'est "penser les camps" d'une façon ou d'une autre (incluant le refus de les penser), d'une façon personnelle et collective.
Je n'imagine pas, bien entendu, que chacun se sente interrogé au point de devoir entrer dans une spirale de recherches et ressente une nécessité de réponses. Je constate que c'est devenu mon cas. J'accepte l'idée que les raisons les plus profondes me soient sans doute inaccessibles. Je constate seulement l'impression que j'ai d'avoir toujours "porté" en moi ce sujet d'une façon indéfinissable. Mais je me constatais incapable de m'informer d'avantage, la violence que je ressentais me faisait fuir toutes les images et témoignages, mon intérêt ne parvenait pas à être suffisamment fort pour juguler les affects et les supporter. Et puis les choses ont évolué, parce que j'ai vieilli sans doute, parce que mes parents sont morts, parce que je vis avec un homme que ces mêmes questions agitent, ...
Décider de la création de ce site ne m'est pas une chose facile pour autant. Cela ajoute de nouvelles interrogations autour de la thématique : qui suis-je pour me croire autorisée à parler sur ces sujets ? Je ne me sens aucune légitimité, pas non plus celle de l'historienne que je ne suis pas. L'argument qui m'a finalement convaincue peu à peu au fil de mes lectures, outre la pression intérieure, c'est de constater la quasi-absence d'ouvrages (au moins en langue française, mais pas seulement semble-t-il) concernant les Sonderkommandos, comme la quasi-absence de sites sur le net. Puisque de toutes façons je mène des recherches, on m'a aidé à me convaincre qu'il serait cohérent de mettre le résultat de ces recherches à disposition de tous en espérant qu'elles puissent être utiles à certains d'entre vous. Il est bien évident que si vous constatez des erreurs ou même des approximations, je vous saurais gré de prendre quelques minutes afin de me faire un mail pour m'en avertir (lien cliquable ici ou en page d'accueil), ce qui me permettra d'effectuer les corrections nécessaires, et je vous en remercie à l'avance.
Je ne souhaite pas être dérangeante. Je cherche à cerner des vérités autant qu'il est possible, des vérités historiques... des vérités intemporelles.
Quelles sont mes interrogations ?
Sur les camps en général.
Le système concentrationnaire pose des questions de fond, des questions incontournables, des questions qu'on ne peut pas éluder, des questions résolument déterminantes sur la nature humaine. Bien sûr ces questions nous agitent depuis toujours. L'humain est un errant à la recherche de lui-même. Mais le désir mégalomaniaque du national-socialisme a abouti à la mise en place de camps dans lesquels l'épouvante est devenue réalité quotidienne, imposée et confirmée jour après jour, par des êtres humains et contre des êtres humains. Alors il me semble que dans ces vécus extrêmes et résolument nouveaux peuvent peut-être être approchées des réponses d'ordre psychologique et sociologique sur la nature humaine.
Il y a sans doute aussi pour moi une dimension liée à ma façon
personnelle de vivre le devoir de mémoire, qui me pousse à chercher
toujours de l'information, à ne pas pouvoir me contenter de ce que sait
(ou est sensé savoir) tout un chacun. Je ressens aussi dans ce domaine
quelque chose qui tient du respect à la mémoire des millions de
victimes Juives des camps.
Sur les membres des Sonderkommandos en particulier.
Très vite, mes lectures et mes recherches se sont orientées vers les membres des Sonderkommandos. Parce qu'ils subissaient l'enfer de l'enfer. Je suis sans doute de façon générale quelqu'un de compassionnel. J'ai pu constater que très souvent ce ressenti est considéré comme infantile par autrui. C'est sans doute le cas, mais en ce qui me concerne, j'ai accepté cela, j'y ai vu un héritage paternel dont je n'ai pas envie de me défaire, j'ai seulement tenté d'apprendre à vivre avec. Pour les membres des Sonderkommandos je ressens une compassion extrême (dont sans doute ils n'auraient que faire, qui pourrait même leur être déplaisante et qui dans tous les cas ne peut être la fondation suffisante d'un travail de recherche sérieux).
Je me suis alors trouvée prise dans des interrogations de deux
types. Tout d'abord, mes questions foisonnaient dans toutes sortes de
domaines : comment pouvaient-ils faire face à un tel vécu quotidien ?
quel regard pouvaient-ils avoir sur les autres prisonniers du camp ? et
les autres prisonniers du camp sur eux-mêmes ? quelle place
pouvaient-ils encore faire à la religion ? comment pouvaient-ils
préserver leur humanité (et qu'est-ce que l'humanité ?) ces hommes se
sentaient-ils seuls où réussissaient-ils à créer un groupe solidaire où
chacun faisait effort pour soutenir l'autre ? à quel prix
parvenaient-ils à supporter d'être mis au service de leurs propres
bourreaux pour participer à l'accomplissement de ce sinistre travail d'extermination de leur propre peuple ?
Rechercher
des éléments de réponse à ce type de questions m'a fait découvrir le
sort globalement réservé aux membres des Sonderkommandos, tout d'abord
dans les camps et ensuite dans la vie civile pour la centaine de
rescapés d'Auschwitz Birkenau qui a miraculeusement pu survivre. En
tant que témoins de tous les éléments du processus d'extermination, ils
étaient d'une part isolés du reste du camp et d'autre part voués à être
exterminés eux-mêmes de façon régulière. Du fait de cet isolement et,
bien entendu, du travail qui leur était attribué, le regard des autres
prisonniers était très ambigu. Même quelqu'un comme Primo Levi oscille
parfois entre un regard "spontané" très négatif et une vision plus
réfléchie, plus distanciée. Tout se passe comme si, face à la nature du
travail imposé aux Sonderkommandos, les autres prisonniers oubliaient
qu'ils auraient tout aussi bien pu être sélectionnés eux-mêmes pour en
faire partie. Il est possible aussi que certains avantages accordés aux
membres des Sonderkommandos -en quelque sorte en "échange" du travail
immonde qu'ils devaient effectuer- (notamment le fait de ne souffrir ni
de la faim ni de la soif) étaient tellement inestimables qu'une
certaine confusion s'établissait dans les esprits qui finissait par
faire imaginer que ces hommes étaient en service plus ou moins
volontaire.
Mais ce qui m'a vraiment stupéfaite, c'est de découvrir à quel point
les témoignages de ces hommes semblent avoir été refusés. Je n'ignore
pas que dans un premier temps globalement personne ne souhaitait
entendre la parole des survivants, quels qu'ils soient. Dans un second
temps, il semble que ce soient les survivants qui ne souhaitaient pas
témoigner, espérant sans doute aussi de cette façon tenter de mettre
leur vécu des camps dans un passé clos afin de pouvoir essayer de vivre
à nouveau. Pourtant, lorsque les esprits eurent parcouru un certain
chemin, lorsque, en quelque sorte, nous fûmes capables de les entendre,
les anciens membres des Sonderkommandos Juifs de Birkenau étaient toujours exclus de
cette parole et de cette écoute.
Depuis une dizaine d'années
seulement certains historiens les "entendent vraiment" et travaillent
sur leurs témoignages (essentiellement Gideon Greif). En 2005, le
Mémorial de la Shoah à Paris a édité les "Manuscrits sous la
cendre". Il s'agit de textes d'une valeur inestimable, parce qu'écrits
jour après jour par différents membres de Sonderkommandos qui, en tant
que tels, se savaient condamnés à mort à plus ou moins brève échéance
et qui ne voyaient de sens à survivre encore jour après jour dans ces
"commandos spéciaux" que par ces textes qu'ils nous transmettraient en
les cachant, enterrés, à proximité des fours crématoires (ce qu'ils
écrivent explicitement). Or il s'avère qu'aucune recherche
systématique, de type archéologique, ne semble jamais avoir été
entreprise autour des quatre crématoires d'Auschwitz Birkenau. Voilà
quelque chose qui est incompréhensible. De ce fait, l'exhortation de
Zalmen Gradowski, l'un des auteurs de ces manuscrits : "Va chercher
dans chaque parcelle de terre, à Birkenau, nous y avons enfoui des
dizaines de documents" apparaît bien douloureuse... Il semble en fait
que la découverte de ces manuscrits soit due au hasard à l'exception
des trois premiers, en 1945, notamment lorsque des survivants sont
allés les chercher eux-mêmes. En revanche les quatre autres ont été
respectivement trouvés en 1952, 1961, 1962 et pour le dernier (à
l'heure actuelle) 1980 ! De même, lorsqu'on regarde de plus près ce
qu'il en est des parcours de ces différents manuscrits, on constate que
leur édition aussi a été un combat. En effet, le second manuscrit de
Gradowski, par exemple, transmis par un Polonais à un survivant Juif
partant vivre en Israël, n'a pas pu être édité jusqu'à la fin des
années 70 où Haïm Wolnermann qui le possédait a fini par le publier à
ses frais. Ce type d'exemple pourrait être multiplié car très
nombreuses sont les situations où aucune autre explication ne peut
convenir que le refus d'entendre les témoignages de ces hommes.
Alors ce site est en train de se construire, au fil de mes lectures,
de mes recherches et de mes réflexions, à la fois pour regrouper les
informations accessibles et au nom du devoir de mémoire.
Véronique Chevillon
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