RECHERCHER :
 

Accueil > Lieux > Les crématoires > Bunker 1



Le Bunker 1 ou "maison rouge"

 

 


[Page mise en ligne le 04 janvier 2008, dernière mise à jour 14 septembre 2008]

 

Jusqu’au printemps 42, le seul lieu de gazage et de crémation d’Auschwitz est le K I situé à Auschwitz 1. Les travaux y sont fréquents à cette époque, entre les problèmes de ventilation à installer, de la cheminée qui se fissure et doit être reconstruite, et du troisième four bi-moufle à ajouter aux deux déjà existants. Du fait de la présence constante du personnel de l’entreprise Topf, il n’est donc pas possible d’utiliser le K I comme lieu de gazage. En outre, le premier grand crématoire de Birkenau est déjà à l’étude depuis la toute fin 41 (trois ingénieurs et architectes SS ont proposé des plans). La possibilité matérielle du meurtre de masse se met en place concrètement peu à peu dans ces mois du printemps 42. Une fois les décisions prises, tout ira très vite.

Au printemps 42 ont lieu les premiers gazages au Bunker 1. Il se situe à proximité d’Auschwitz 2 Birkenau. Comme nous l’avons vu, il s’agissait d’un petit bâtiment (d’à peine plus de 15 m sur 6, le plan cadastral en fait foi, soit 90 m²) préexistant au camp. Des travaux transforment cette chaumière qui appartenait à un paysan Polonais en chambres à gaz : l’intérieur est réduit à deux pièces ayant chacune une porte, celles-ci sont étanchéifiées et munies de deux solides barres de fermeture. Les fenêtres d’origine sont murées et remplacées par de petites trappes faites de plaques de bois, étanches elles aussi, destinées au versement de Zyklon B. Un panneau "Zur Desinfektion" est apposé sur le bâtiment à proximité duquel a également été conservée une petite grange. Aucun membre d'un Sonderkommando de cette première époque (du printemps à l'automne 42) n'a survécu. W. Kielar en donne une explication dans son livre Anus mundi lorsqu'il témoigne du fait que, étant quant à lui un prisonnier affecté au HKB d'Auschwitz 1 à ce moment là, il a vu comment le soir, après le couvre-feu, étaient amenés une vingtaine de Juifs auxquels on avait fait vider les chambres à gaz du Bunker 1 puis enterrer les corps dans des fosses communes à proximité. On leur disait alors qu'après cette épreuve ils allaient bénéficier d'une piqûre de fortifiant. Le "médecin" SS Klehr, en blouse blanche, les recevait un par un dans la "salle de soins" dont il refermait soigneusement la porte. Le sort qui leur était réservé était bien entendu la mortelle piqûre de phénol.
Les membres du Sonderkommando de l'époque suivante (de l'automne à l'hiver 42) n'étaient plus "renouvelés" de cette façon lors de chaque opération de gazage mais gardés en vie jour après jour durant des mois. Ils furent tous gazés collectivement au K I après avoir dû vider les fosses communes pour en brûler les corps dans le cadre de l'"Aktion 1005". Ils étaient près de 400.

De la cellule de sa prison, en 1947, R. Höß, le commandant du camp, écrira dans ses Mémoires :
« Une moyenne de 20 à 30 % était apte au travail. Ceux qui n’étaient pas aptes au travail étaient conduits jusqu’aux fermes [autre appellation des Bunkers]. Celles-ci étaient à un bon kilomètre de la voie ferrée [« die alte Rampe »]. Là, on les faisait se déshabiller. Au début ils devaient le faire en plein air, à un endroit où on avait dressé des murs de paille et de branches d’arbres qui les cachaient aux spectateurs. Au bout de quelques temps on a construit des baraques [deux baraques de déshabillage allouées en septembre 42]. On avait des grandes pancartes qui indiquaient "désinfection" ou "bains".

Lorsqu’un train de déportés arrivait à cette époque, la sélection de ceux qui seraient gardés en vie pour travailler n'était pas encore effectuée à l'arrivée parmi l'ensemble des déportés mais lors d'un premier arrêt comme en témoignent les survivants, tels Charles Liché ou Milo Adoner dans l'ouvrage Vie et mort des Juifs sous l'occupation de Myriam Foss et Lucien Steinberg. Ce dernier explique : "arrivés en Haute-Silésie, on ordonna aux hommes de seize à quarante-cinq ans de descendre du train. Sur le millier de déportés, 170 hommes environ sautèrent du convoi. J'avais 17 ans. Mes parents, mes frères et mes soeurs ont été conduits avec tous les autres à Auschwitz. Je ne les ai plus jamais revus."
Restaient donc dans les wagons les gens que les SS destinaient à l'extermination. A leur descente, à l'arrêt suivant, quelques minutes plus tard, toujours dans la vaste "zone d'intérêts du camp" les 1.000 à 1.500 Juifs, hommes, femmes et enfants étaient alors conduits -encadrés par des SS qui avaient pour consigne d’être amicaux et bienveillants afin que tout se déroule dans le calme, donc aussi facilement que possible pour les SS- de la gare jusqu’au Bunker. Là, les victimes devaient se déshabiller. Selon les dates cela se passait différemment, comme en témoigne Höß, tout d’abord en extérieur, ensuite dans des baraques de déshabillage (baraques de type étables). Eliezer Einsenshmidt, qui a dû travailler plusieurs mois au Bunker 1, à partir de décembre 42, se souvient bien de cette invention des clôtures végétales mobiles destinées à faire écran, il en témoigne encore dans un entretien tout récent avec l'historien Israélien Gideon Greif (15 février 2008) : "une clôture artificielle était placée de telle façon qu'elle bloquait le champ de vision. La clôture était mobile." Les SS faisaient alors entrer dans les chambres à gaz du Bunker 1 le premier groupe d’environ 800 victimes. En fait ils remplissaient au maximum les deux pièces. Cette fois, toute attitude amicale avait disparu, et à l’inverse c’étaient les coups et les morsures des chiens qui faisaient office d’arguments pour obliger les victimes à s’entasser dans les petites pièces du Bunker.

Cela signifie aussi que les autres personnes du groupe devaient attendre leur tour de se faire assassiner et éventuellement entendre leurs amis, leurs parents, agoniser. Lorsque les baraques de déshabillage étaient construites, c’est là qu’on les faisait attendre. Cela pouvait durer des heures avant que les chambres à gaz du Bunker ne soient à nouveau disponibles. En effet, lorsque les victimes étaient à l’intérieur et les portes fermées par les SS, ils jetaient le zyklon par les trappes prévues à cet effet. Le temps du gazage lui-même était variable (essentiellement selon les conditions atmosphériques : température et humidité extérieures) de quelques minutes à un quart d’heure. On envoyait alors chercher le "SK 1", le groupe du Sonderkommando affecté au Bunker 1. A cette époque (au tout début de 43), le SK était réparti entre SK1 et SK2. Il n’était pas mis en contact avec les victimes vivantes.

Après une demi-heure d’attente destinée à l’aération afin que le gaz résiduel soit autant évacué que possible, les membres des SK se répartissaient alors en plusieurs groupes préétablis. Ils devaient sortir les corps des victimes (pourvus de masques à gaz lorsque l'opération était ordonnée immédiatement), les inspecter pour récupérer tous les objets de valeur (y compris les dents en or) et couper les cheveux des femmes. Tous les biens étaient stockés dans la petite grange proche du Bunker. Lorsque les gazages avaient lieu le soir, les membres des SK n’étaient souvent amenés sur les lieux que le lendemain matin afin de permettre une meilleure aération, et la grange était gardée durant la nuit par des SS pour éviter le vol des biens précieux. Il fallait ensuite que des membres des SK chargent les corps par dix sur les "Loren", des plateformes rectangulaires montées sur des roues adaptées à des rails étroits menant à des fosses situées (d'après Shlomo Dragon, qui était affecté au SK 2 et Maurice Benroubi qui a fait partie d'un Begrabungskommando) à quelques centaines de mètres, dans la zone la plus boisée. Là, ils devaient jeter les corps dans des fosses d’inhumation qui avaient été creusées durant la journée par un "Begrabungskommando". 

A la fin de l’année 42, après la visite de Himmler durant deux jours en juillet à Auschwitz (où il aurait assisté à l’ensemble de la "procédure" au Bunker 2) et sur son ordre, toutes les fosses communes seront vidées et les cadavres brûlés sur des bûchers à ciel ouvert qui ont remplacé ces fosses. Comme nous l'avons vu, les membres du SK auxquels les SS ont fait effectuer ce travail épouvantable au-delà du dicible ont ensuite été exterminés à leur tour (le 03 décembre 42), comme chaque fois qu’une opération d’envergure devait rester particulièrement secrète. Bien entendu, cette décision concernant les fosses d’inhumation (appliquée également dans les autres camps d’extermination et pour certaines fosses communes d'Europe de l'Est où les Einsatzgruppen avaient abattu des milliers de Juifs, hommes, femmes et enfants) était destinée à supprimer toute possibilité de connaître le compte des victimes dans l’avenir. C’est montrer aussi combien les SS n’étaient pas du tout pris dans une folie meurtrière mais passaient leurs actes au crible de leur raisonnement et se projetaient dans l’avenir, l’après-guerre, le travail d’historiens cherchant à évaluer le nombre des victimes Juives.

Ainsi, les nouveaux déportés sélectionnés pour le SK début décembre (sur leur jeunesse et leur bonne santé apparente, tels étaient toujours les critères) furent-ils directement affectés au Bunker 1 qu’ils ne connurent alors qu’avec des fosses de crémation. On rappellera à cette occasion, si besoin était, que jamais un membre de SK ne fut volontaire. Ils étaient sélectionnés comme pour n’importe quel autre Kommando et, comme pour tout autre Kommando, ignoraient où ils allaient être envoyés. Il est bien évident qu’à Auschwitz on ne posait pas de question : on obtempérait, quand bien même on ne savait pas un mot d’allemand, sans quoi on risquait fort d’être abattu sur place d’un coup de "gummi" (matraque de caoutchouc). Comme l’annonçaient certains SS aux arrivants "à Auschwitz il n’y a pas de pourquoi", ou bien comme certains panneaux dans le camp le rappelaient : "Tout ce qui n’est pas un ordre est interdit" (Erlaub ist nur, was befohlen ist).

Le Bunker 1 a donc été le lieu fondateur de l’extermination. Il a été utilisé durant un peu plus d’un an, du printemps 42 à l’été 43. Il a ensuite été démoli, n’étant plus utilisé après la construction des crématoires.

Le Bunker 1 est donc un lieu particulièrement fondamental et extrêmement chargé émotionnellement. Il est emblématique à divers titres : parce que c’est là que la "solution finale" a véritablement commencé (avec des évolutions pour en améliorer "efficacité et rendement" comme nous l’avons vu), et parce que plusieurs dizaines de milliers des premières victimes Juives, déportées en trains de toute l’Europe et vouées à l’extermination, y ont péri.

 

bunker1 img1

Archives personnelles – Juillet 2005

 

Pour quelqu’un qui travaille à comprendre tout ce qui peut l’être concernant les hommes qui furent membres des Sonderkommando, ce lieu qu’est le Bunker 1 représente aussi des absolus d’horreur vécus. Aujourd’hui il ne reste absolument rien de ces bâtiments, ni le Bunker lui-même, ni la grange, ni les baraques de déshabillage, puisque tout a été volontairement détruit en 43 dans l’habituelle décision déjà évoquée de laisser le minimum de traces. Néanmoins, si le camp d’Auschwitz (1 et 2) est préservé au mieux, la mémoire du Bunker 1 a été plus difficilement préservée, cela d'autant plus qu'il est à quelque distance du camp. Un vague panneau à demi masqué par les hautes herbes en indique la direction à condition de savoir où le chercher. Tenter de retrouver l’emplacement originel du Bunker 1 nécessite une certaine constance.

 

bunker1 img2

Archives personnelles – Juillet 2005

 

  Après les broussailles pourtant, au-delà de la petite route, l'emplacement du Bunker 1 est matérialisé par un enclos qui se trouve aujourd'hui entouré d'habitations. Il est vraisemblable que l'accès à ce lieu va s'améliorer avec les travaux prévus dans la zone du camp B III dite "Mexico". (voir si besoin le plan de Birkenau ici permettant notamment de situer le Bunker 1 et le B III)

 

 

       

Photos G. Cremonese (que je remercie très chaleureusement) - Août 2008