Il m’est difficile d’écrire cette page. Tant d’informations ont déjà été données, orales, écrites et en images, par des survivants et des chercheurs. Rien d’inédit ne peut être apporté, qui plus est, il ne s’agit pas de mon sujet de façon directe. Il paraît néanmoins impossible de ne pas rédiger cette page introductive en complément de celle qui évoque l’ensemble des trois camps d’Auschwitz. Je choisis donc, après un rapide historique du camp souche (Stammlager), de présenter, parmi la masse d’informations désormais disponibles sur ce camp, celles qui me paraissent les plus incontournables, celles qui sont spécifiques à Auschwitz I et celles qui ont un lien direct avec le sujet de ce site. Je renvoie les lecteurs de cette page, pour tout ce qui concerne le fonctionnement quotidien du camp, au meilleur des lieux d’informations : les témoignages des survivants (voir médiagraphie).
HISTORIQUE ET CONSTRUCTION
Ce camp a été mis en place sur l’emplacement d’une ancienne caserne Polonaise de la petite ville d’Oswiecim sur les bords de la Vistule en Haute Silésie. Cette construction-reconstruction a été confiée à Rudolf Höß qui en fut le premier commandant. Il indique qu’il dispose alors d’ "environ 150 gardiens et 12 à 15 Kommando en mai 1940 pour la construction du camp". Ces prisonniers sont essentiellement des droits communs Allemands (conduits par Gerhardt Palitzsch, voir les éléments biographiques le concernant) et des prisonniers politiques Polonais.
Un régime de terreur fondé sur la toute puissance des SS est immédiatement mis en place. Cruauté, coups, injures et humiliations sont la règle. Les mauvais traitements de toute nature sont un principe. N’importe quel prétexte, aussi futile soit-il, peut entraîner la mort.
Dans un premier temps seront amenés au camp les élites politiques et religieuses Polonaises ainsi que les Résistants Polonais. Il s’agit en fait de désengorger les prisons de la région complètement saturées par les arrestations de la Gestapo. À partir d’août 41, arriveront les prisonniers de guerre Soviétiques (un arrêté publié le 06 août 41 par l’OKW prévoit leurs normes alimentaires : 500 calories par jour !) Le 07 octobre 41, 10.000 y seront entassés dans les 9 Blocks sur la droite du plan ci-dessous, qui seront isolés du camp (barbelés électrifiés). Six mois après, moins de 1 000 sont encore vivants et envoyés à Birkenau pour participer à la construction du camp (à la libération du camp, des 10 000 prisonniers, il en restera à peine 100).
À leur place, les Blocks situés au fond du camp (1 à 10) seront isolés pour en faire la section des Femmes, encadrées par des "droit commun" Allemandes transférées spécialement de Ravensbrück. La première responsable de ce camp de femmes sera Johanna Langefeld. Elles aussi seront transférées à Birkenau au bout de 6 mois (en août 42). Dans ses "Mémoires", Rudolf Höß, le commandant d’Auschwitz écrit à ce propos : "Pour les femmes tout était plus dur, plus accablant : les conditions générales de vie dans leur camp étaient plus mauvaises. Elles étaient encore plus entassées et les conditions d’hygiène et sanitaires étaient sensiblement plus mauvaises." À Birkenau, les conditions ne seront pas meilleures (1 000 femmes dans des baraques prévues pour 500, 8 personnes par grabat sur de la paille pourrie, …)
Dès le début 41, les rapports d’hygiène sur la vie au camp sont alarmants, notamment en ce qui concerne la pollution de l’eau. (A Birkenau ce sera un problème majeur).
Les premiers Juifs transférés à Auschwitz, à partir de décembre 41, sont Polonais et affectés à la compagnie disciplinaire (Strafkompanie). À partir de janvier 42, on entre dans le cadre de la "solution finale" qui concerne les Juifs et Tziganes (ordonnance du RSHA du 29 janvier 43) voués à l’extermination, et les transports vont alors arriver de toute l’Europe.
Voici le plan du camp tel qu’il sera une fois achevé, tel qu’il est encore aujourd’hui, avec son tristement célèbre portail surplombé de l’inscription "Arbeit macht frei", ses Blocks de briques, tous identiques d’apparence et alignés le long des Lagerstraße ("rues du camp"), et sa place d’appel* au centre. Ces Blocks étaient conçus pour 400 prisonniers par Block, les témoins disent qu’ils étaient fréquemment 700 et parfois plus de 1 000.
COMMANDEMENT
Les trois commandants du camp ("Lagerkommandant") furent successivement Rudolf Höß (de mai 40 à novembre 43), Arthur Liebehenschel (de novembre 43 à mai 44) et Richard Baer (de mai 44 jusqu’à l’évacuation du camp).
La place de R. Höß est donc tout à fait particulière, puisque c’est lui qui a véritablement mis en place les trois camps d’Auschwitz sur ordre direct de Himmler (avant d’être en poste à l’Inspection générale des camps). Durant sa détention dans la prison de Cracovie et antérieurement au procès qui le condamnera à mort le 4 avril 1947, il a rédigé une autobiographie (voir dans la médiagraphie) qui présente un grand intérêt à divers titres, bien qu’elle soit souvent insoutenable de mauvaise foi. Bien entendu il s’y présente manipulé par une éducation particulièrement stricte exigeant l’obéissance aveugle qui l’aurait logiquement conduit à ce même réflexe d’obéissance face à la hiérarchie militaire, ses ordres et sa propagande. C’est vraisemblablement le cas. Il n’empêche que durant la lecture de son texte, on ne cesse de se demander où est passée sa conscience. Il tente aussi de convaincre que le quotidien d’Auschwitz est devenu autre chose que ce qu’il aurait voulu, que les subordonnés qui lui furent attribués étaient tous plus cruels et ingérables les uns que les autres. Ce n’était par ailleurs pas entièrement faux, y compris au niveau de la gestion des Blocks par des "prisonniers de fonction", et confirmé par les prisonniers, cf. par exemple R. Vrba : "L’administration en titre était dans les mains du commandant et de ses officiers SS, l’impitoyable routine journalière était en d’autres mains". Cela dit, s’il ne choisissait pas ses subordonnés, le fait de donner la gestion du quotidien à des prisonniers de droits communs est une modalité vraisemblablement apprise à Dachau dont il connaissait les effets et qu’il n’a pas remise en cause.
À tous les niveaux de la hiérarchie, les différents témoignages de SS (écrits ou oraux lors des procès) ne feront très majoritairement que chercher à se défaire de leurs responsabilités derrière cette notion : ils ne faisaient qu’exécuter les ordres, comme tout soldat au service de son pays se doit de le faire. Des études en psychologie humaine montrent qu’en effet, hélas, l’homme peut aller loin dans ses tendances cruelles [cf expériences de P. Zimbardo] et se sent déresponsabilisé s’il obéit à l’ordre de celui qu’il considère comme supérieur (même si cela s’oppose à ses convictions et le choque, lorsque cet ordre est imposé avec autorité par une personne représentant une hiérarchie reconnue comme telle) [cf expériences de S. Milgram]. Néanmoins, dans le cas des SS, la non reconnaissance des prisonniers comme étant des humains à part entière, surtout lorsqu’il s’agissait de Juifs, était une évidence pour tous. Par ailleurs chacun de nous connaît le plaisir, hélas inhérent à l’humain, à exercer son pouvoir sur autrui, d’autant plus lorsqu’un complexe d’infériorité s’y ajoute. Il s’avère que nombreux SS étaient d’un milieu très peu cultivé et gagnaient des galons sur leurs actions les plus sordides.
En mai 40, Höß déclare disposer d’environ 50 gardes SS et, à la fin 43, de 3 800 SS : 3 000 gardes, 300 pour l’état-major, et 200 pour l’administration. Un document de septembre 44, produit par la Résistance intérieure du camp fait état de 1 119 SS à Auschwitz 1, 908 à Auschwitz 2 et 1 315 à Auschwitz 3, soit plus de 3 300 hommes. Avec les mouvements des mutations, Höß pense que, de l’ouverture du camp à novembre 43, on peut aisément estimer à 6 000 le nombre de SS passés par Auschwitz.
VIVRE AU CAMP
"Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible". David Rousset dans L’Univers concentrationnaire.
Le 30 avril 42, une circulaire d’Oswald Pohl, chef de l’Office central de l’administration, fixe le rôle des camps par un document appelé "Règlement des camps". En voici les deux premières phrases : "Le commandant du camp est seul responsable de la main d’œuvre. Cette exploitation doit être épuisante dans le vrai sens du terme, afin que le travail puisse atteindre son plus grand rendement. La durée du travail est illimitée."
De perdre la notion d’autrui…
D’emblée, est érigé en principe le climat de terreur entretenu par les SS qui vise à briser toute résistance et toute solidarité. "On a du mal aujourd’hui à comprendre comment le caractère de nombreux détenus finissait par s’altérer complètement dans le contexte où nous vivions. Ni l’intelligence ni la culture ne nous protégeaient contre une déformation de notre personnalité" écrit Filip Müller. De fait, tous les survivants des camps tentent de nous faire approcher cette notion de perte d’attention à autrui. Une journée est une lutte éprouvante de chaque instant pour survivre (à la faim, aux coups, à l’arbitraire, …) devant laquelle l’idée d’autrui s’effrite inévitablement si on ne lutte pas inexorablement, mais il faut avoir un peu de force encore pour pouvoir lutter pour cette idée.
Les modalités de la vie dans le camp essaient d’instaurer l’impossibilité de considérer autrui comme un alter ego. Il est nécessaire sans cesse de veiller sur soi-même (être au bon endroit au bon moment, essayer de produire la bonne réponse –que celle-ci soit un geste ou une immobilité, un mot ou un silence- ,…) deviner la bonne attitude, alors que règne l’arbitraire le plus total, que ce qui est approuvé un jour par un SS sera puni par un autre le lendemain. C’est en réalité illusoire parce que la vie du camp est réglée par l’imprévisible, et chaque témoignage de survivant montre comment le hasard, toujours, a joué a différentes reprises en sa faveur. Néanmoins, l’humain est ainsi fait qu’il essaie de comprendre, de trouver une logique même là où l’absence de logique est érigée en principe (une certaine logique est rassurante pour l’esprit humain, l’incohérence voulue par le système est un moyen supplémentaire de déstabilisation). Alors chaque prisonnier ne pourra qu’essayer de deviner la conduite qu’il doit avoir, et cette forme d’égocentrisme imposé ne laisse guère de place à la prise en compte d’autrui.
Néanmoins, comme l’explique Jean Améry, certaines catégories de prisonniers induisent des différences. Les croyants et les politiques n’étaient pas autant enfermés dans une individualité que les "intellectuels humanistes" mais se percevaient davantage comme faisant partie d’un "continuum spirituel". De ce fait, outre une certaine solidarité, une forme d’appartenance à la communauté humaine pouvait davantage perdurer.
Mais être attentif à autrui fragilise. La compassion et l’empathie deviennent donc dangereuses. Pour avoir une chance de survivre, il faut que l’autre ne soit pas moi.
Robert Antelme s’interroge particulièrement sur ces questions, avec une lucidité douloureuse "entre la vie d’un copain et la sienne propre, on choisira la sienne […] on pouvait voir, sans bouger, assommer de coups un copain et qu’avec l’envie d’écraser sous ses pieds la figure, les dents, le nez du cogneur, on sentirait aussi, muette, profonde, la veine du corps : ce n’est pas moi qui prends".
… à se perdre soi-même.
En outre, la peur continuelle des coups et de ce que nous appellerons "mauvais traitements", l’obsession continuelle de la faim, la déchéance physique générale, amènent à une incapacité de penser quoi que ce soit d’autre que cette peur, que cette faim. A devenir cette peur et cette faim. (On pensera aux phrases de R. Antelme sur l’obsession de mâcher, sur l’idée de se mâcher).
Les survivants nous décrivent "des hommes porteurs de croyances détruites, de dignités défaites, tout un peuple nu, intérieurement nu, dévêtu de toute culture, de toute civilisation" parce que "l’homme se défaisait lentement chez le concentrationnaire" (David Rousset). Tout était fait en ce sens, à commencer par le domaine symbolique, dès l’arrivée, au travers de la dépossession de tout bien personnel, les vêtements bien sûr, mais aussi le moindre objet, la moindre photo, tout ce qui rattache à une vie passée, tout ce qui donne sens et existence. A cela s’ajoutent bien sûr le rasage et la numérotation –à Auschwitz le tatouage- donc la perte du nom. Ce n’est pas la question de l’enfermement qui est là en jeu, mais bien pire : celle d’une existence refusée. Comme l’explique J.F. Bossy, l’essence du camp de concentration c’est qu’il "repousse bien plus qu’il n’enferme. En ce sens, être détenu dans un camp, c’est être jeté à l’extérieur de toute condition politique, juridique, voire économique. C’est être expulsé de l’humanité commune". Ce qui amène à la notion de désolation chez H.Arendt : un abandon de tout et de tous, une "radicale perte d’appartenance au monde".
Même du point de vue de l’aspect extérieur, quelque chose de cette notion est perceptible. Tous les prisonniers paraissent se ressembler pour celui qui les découvre en arrivant lui-même au camp (ou au moment de la libération) par leur maigreur dans les tenues rayées et leur regard épouvanté : "On aurait dit qu’Auschwitz avait choisi chacune de ses caractéristiques pour les effacer avec soin" dit R. Vrba (redécouvrant le visage d’un ami) qui montre comment, tous identiques, interchangeables, ils n’étaient plus personne, donnant une impression de masse et non plus d’une somme d’individus. "Des formes pareilles qui ne finiront pas de se ressembler" écrit R. Antelme.
Le regard d’autrui renvoie donc à une sorte de non appartenance au monde des hommes. On pourra lire les très belles pages de Jorge Semprun dans L’écriture ou la vie (voir médiagraphie) autour de cette thématique du regard d’autrui qui fait prendre conscience de son absolue différence. Mais, comme il l’évoque également dans ce livre, les survivants devraient peut-être être appelés des "revenants" au sens fantomatique du terme. Ceux qui sont morts puis revenus. Ceux qui se sont perdus dans le camp.
Survivre au camp, survivre au SK.
Au travers de ce que relatent les survivants, l’expérience des camps montre comment la pulsion de vie est plus forte que tout, comment elle reste chevillée à l’humain au-delà même de toute raison. "L’enjeu n’était plus une question de survie à plus ou moins long terme, mais de survivre aujourd’hui sans se préoccuper de demain" écrit R. Vrba. La pensée finit par être tournée en permanence vers cet objectif.
Dans un état d’épuisement massif, on ne demande qu’à vivre encore un peu, ne serait-ce que jusqu’au lendemain. Lorsqu’on vous fait accomplir l’innommable, comme ce fut le cas des membres des SK, et avec la certitude que l’on sera envoyé dans la chambre à gaz, on ne demande qu’à vivre encore un peu. Cette constatation, transmise par les témoignages de tous les survivants, et finalement entendue, n’a pourtant pas été acceptée pour les membres des SK. Chacun semble-t-il aurait voulu qu’ils se jettent sur les barbelés électrifiés ou dans les fosses de crémation. L’idée que les membres des SK qui ont choisi le suicide furent, comme pour les autres prisonniers, peu nombreux, est considérée comme inacceptable pour les uns et compréhensible pour les autres. Lorsque H. Langbein rapporte les paroles de Elie A. Cohen : "il a constaté chez lui et chez les autres que la volonté de survivre refoulait toutes les autres pensées. Le sort de ses codétenus ne l’intéressait pas" cette constatation est douloureuse à entendre, mais acceptée. Elle ne l’est pas pour les membres des SK alors même qu’ils étaient condamnés à vivre au cœur de l’enfer, dans une torture mentale permanente. Les hommes qui faisaient partie des SK étaient des prisonniers choisis au hasard, sur leur âge et leur apparence physique, selon les besoins déterminés par les dirigeants du camp. Ils étaient en cela parfaitement identiques aux autres prisonniers, interchangeables. Lorsqu’ils arrivaient au camp, c’était vous, c’était moi.
Peut-être faut-il indiquer ici rapidement (nous y reviendrons bien entendu longuement dans une autre partie) que la seule révolte tentée à Auschwitz fut celle de Birkenau, menée par "les hommes des crématoires".
Les évasions.
Elles furent évidemment peu nombreuses, la surveillance étant maximale. Double rangée de barbelés, chaînes de miradors gardés par des SS aux limites du camp (kleine Postenkette) et à distance (große Postenkette) pour inclure les lieux de travail des Kommandos durant la journée.
En outre, les candidats à l’évasion savaient que de sombres représailles seraient exercées à l’égard de leurs camarades.
Les premiers évadés, comme les premiers prisonniers, furent logiquement Polonais. Pouvoir parler la langue des habitants augmentait également les chances de réussite. La première évasion connue semble avoir eu lieu en juillet 40. Les fugitifs n’en seront jamais retrouvés. En guise de représailles, une punition collective sera décrétée : un appel de vingt heures. Cela signifie que les prisonniers doivent se regrouper sur la place d’appel au centre du camp et y attendre, rangés, le bon vouloir des SS. Cette procédure des appels interminables (quelles que soient bien entendu les conditions météorologiques, pluie, neige, froid descendant à des températures extrêmement basses, ou à l’inverse chaleur étouffante de l’été polonais) est donc immédiatement mise en place et sera conservée durant toute l’existence du camp. Les survivants racontent tous ces heures épouvantables dans des conditions insupportables où les prisonniers meurent sur place.
Höß instaure également comme principe les meurtres d’otages, le plus souvent choisis au hasard dans le Block. Dans ses Mémoires on peut lire : "Ce qui s’opposait à ces projets d’évasion, c’était la crainte des représailles, de l’arrestation des membres de la famille, de l’exécution d’une dizaine ou plus de compagnons d’infortune […] les compagnons d’un prisonnier tué pendant sa tentative d’évasion devaient défiler tous devant son cadavre. […] Il faut mentionner également le Tribunal à procédure sommaire de Katowice qui venait toutes les 4 à 6 semaines à Auschwitz (…] dans la plupart des cas on prononçait un verdict de mort dont l’exécution se faisait séance tenante". Lorsque les évadés étaient repris et pendus dans le camp, les SS leur accrochaient parfois un panneau autour du cou portant la mention : "Wir sind wieder da" (nous sommes revenus). D’autres seront enfermés dans les cellules du Block 11 où on les laissera mourir de faim. Il est arrivé également que, l’évadé n’ayant pas pu être repris, la colère des dirigeants du camp se retourne vers sa famille, on a ainsi un exemple de parents du prisonnier évadé pendus au portail d’Auschwitz. Il est inutile de multiplier davantage les exemples, l’expression de l’arbitraire et de la cruauté sans retenue paraît suffisamment claire.
La Résistance intérieure.
Les premiers réseaux sont mis en place en 1940 par des militaires et des socialistes Polonais. Cette organisation d’une résistance occulte a une double destination : protéger sa dignité et celle de ses camarades –même si la latitude est évidemment faible- et informer le monde extérieur. Des contacts ont lieu avec la population Polonaise environnante.
En 43 elle est anéantie (tortures, exécutions, transferts) et de nouveaux groupes vont se constituer, autour de Josef Cyrankiewicz par exemple, mais aussi de rescapés du camp Soviétique pour le camp souche (d’autres groupes se forment à Birkenau, au BIIf, au camp des femmes, au Sonderkommando…) Ce sont alors des prisonniers communistes, des personnes qui furent actifs durant la guerre d’Espagne,… Ces différents groupes (de différentes nationalités) vont essayer de coordonner leurs activités au sein d’une seule organisation : le Kampfgruppe (groupe de combat).
FONCTIONNEMENT ET PARTICULARITES.
Les triangles.
Afin qu’un prisonnier soit immédiatement identifiable, un système de triangles cousus sur le vêtement à gauche, à hauteur de la poitrine et sur la jambe droite des pantalons a été mis en place dans les camps dès 1936. Il fut évidemment appliqué à Auschwitz. Il indiquait par sa couleur le type de prisonnier (vert pour les droits communs, rouge pour les politiques, noir pour les « asociaux », rose pour les homosexuels, marron pour les Tziganes, violet pour les témoins de Jéhovah, en ajoutant un autre triangle jaune formant donc l’étoile de David pour les Juifs). Une lettre ajoutée sur ce triangle indiquait la nationalité (F pour les Français, P pour les Polonais,…). Enfin, ce marquage était complété par une bande de tissu portant le numéro matricule du prisonnier.
Les tatouages.
A Auschwitz, les prisonniers qui n’étaient pas immédiatement destinés au gazage étaient tatoués. Ce numéro de matricule a d’abord été tatoué sur l’épaule (prisonniers de guerre Soviétiques) et à partir de 42 sur l’avant-bras gauche. Pour les hommes, une série est allée du numéro 1 (20 mai 40) au 202 499 (le 18 janvier 1945) et pour les femmes jusqu’à 89 325. Une autre série, en 44, a été précédée d’un A (jusqu’à A 20 000 pour les hommes et A 29 354 pour les femmes). Des séries B, R , Z et E ont également été mises en place, ainsi qu’une série spécifique RKG (Rüssiche Kriegsgefangene) en août 44 jusqu’au numéro RKG 11780. Au total, 400 000 numéros ont été attribués, 340 000 de ces prisonniers sont morts au camp.
Dans les premiers temps, des photographies anthropométriques étaient également prises de chacun, et puis ce procédé a été abandonné devant l’afflux de prisonniers. Pour la même raison, l’organisation devenait difficile et un bâtiment spécifique a été construit à l’entrée du camp : « Aufnahmegebäude », pour l’enregistrement des prisonniers qui y entraient.
L’orchestre du camp.
Dès janvier 41, un groupe de prisonniers Polonais met en place un orchestre au Block 24. Les départs et les retours des Kommandos de travail étaient faits au pas, en rang par cinq, comme toujours et au portail du camp, l’orchestre devait jouer des marches. Des concerts étaient donnés, en particulier le dimanche. Cette constitution d’un orchestre avec des prisonniers musiciens était la règle dans la plupart des camps.
Le HKB.
A Auschwitz I il a d’abord été situé dans le Block 21 puis, lors du rude hiver 40/41 il s’est avéré insuffisant, et on lui a ajouté le Block 28. Ensuite, durant l’année 41, le Block 20 a été affecté aux « Müselmänner » et aux prisonniers atteints de maladies infectieuses. Lui aussi s’est avéré insuffisant et on lui a successivement adjoint les Blocks 19 puis 9. En 42 le Block 21 est devenu un bloc de chirurgie important et le 28 une petite salle d’opération. Les autres Blocks n’ont pas été modifiés mais le nombre des prisonniers malades augmentait, de 400 à 500, il allait jusqu’à 1 000 à partir de 42. (Témoignage W.Fejkiel)
Le pourcentage le plus important des malades était constitué par toutes les affections liées à la dénutrition : la dysenterie, les oedèmes, et à partir du printemps 41 le typhus. Comme Kommando de travail, le HKB était apprécié parce que les prisonniers y avaient un toit sur la tête, y mangeaient davantage et étaient dispensés des appels. En revanche, comme prétendu hôpital, il était fui. Rares étaient ceux qui en revenaient. Il était surnommé « l’antichambre de la mort ». Les prisonniers y étaient entassés sans souci de leurs types de maladies, les médicaments y étaient rares et souvent inadaptés. La mortalité y était donc considérable et les sélections pour la chambre à gaz fréquentes. H. Langbein, qui y travaillait, évoque deux sélections par semaine et atteste du fait que, souvent, les prisonniers de service au HKB devaient eux-mêmes choisir les détenus qui partiraient vers la chambre à gaz : les SS arrivaient avec le camion et donnaient simplement un nombre : celui des personnes qu’ils devaient emmener.
Diverses expérimentations humaines étaient menées sur les prisonnières et prisonniers, notamment sur la stérilisation, au Block 10. Diverses injections de produits furent testées sur des prisonniers malades ou jugés inaptes au travail, au Block 21. Celui qui sera finalement le plus utilisé sera le phénol, par injection directement dans le cœur (dès l’automne 41).
L’appel.
Chaque matin et chaque soir, avant de partir au travail et en en revenant, les prisonniers devaient se ranger pour être comptés. L’appel, comme on l’a vu, était également en réalité utilisé par les SS comme une occasion supplémentaire de torture en les faisant durer des heures. Rien que le fait de rester debout et immobile était une épreuve pour les prisonniers déjà épuisés par le travail, le manque de nourriture et la maladie. S’y ajoutaient les aléas climatiques, et éventuellement les brimades (par exemple les "Mützen auf / Mützen ab" durant des heures).
Lorsqu’un prisonnier manquait à l’appel, c’était l’immédiate suspicion d’évasion (mais parfois il était mort dans le camp sans que ses camarades ne l’aient vu !) et l’appel durait alors jusqu’à ce que le ou les fuyards aient été retrouvés. Richard Böck, SS Sturmmann arrivé à Auschwitz en février 41 témoigne au procès à Francfort (73ème jour, le 03 août 64) avoir vu un appel de 48 h en février 41 parce qu’il y avait eu deux évasions. On lui a dit que beaucoup de prisonniers étaient morts gelés.
Der Kiesgrube (la gravière ou sablière).
Ce même SS déclare avoir dû participer en tant que garde à une exécution collective dans la gravière (plusieurs survivants en témoignent aussi, bien entendu). En fait, cet endroit est le premier lieu affecté aux exécutions de groupes. De nombreux prisonniers y ont été amenés pour y être abattus.
Lors de sa première visite en Pologne (1979), le Pape Jean-Paul II y fait ériger une croix en hommage aux martyrs Polonais qui y ont trouvé la mort. Quelques années plus tard, un groupe de catholiques intégristes vient planter 152 croix en cet endroit, en souvenir de 152 martyrs Polonais. De vives réactions sont immédiates, aussi bien dans la communauté Juive que de la part de l’Eglise catholique. Ces croix seront finalement retirées. Aujourd’hui seule subsiste celle qui a été installée lors de la visite papale.
Dans cette gravière, moururent aussi de nombreux prisonniers de la Strafkompanie (voir plus loin l’article qui leur est consacré).
Très vite, la Politische Abteilung (section politique du camp) ordonnant de plus en plus d’exécutions, il est décidé qu’il sera plus judicieux de les mener à l’intérieur de l’enceinte du camp, à l’abri des regards. On fait alors construire des murs entre les Blocks 10 et 11 ce qui forme une cour intérieure entre ces deux Blocks. On y installe un mur des exécutions qui fut appelé "le mur noir".
Le mur noir.
On appelait "mur noir" ou "mur de la mort" celui qui était situé entre les Blocks 10 et 11. C’était le lieu des exécutions des prisonniers enfermés au Block 11. Nombreux furent les hommes qui, sortant du Block 11, moururent devant ce mur dans un cri de liberté face au nazisme qui, s’il pouvait briser leurs corps, ne pouvait éteindre leurs convictions.
Lorsque les prisonniers du Block 11 devenaient trop nombreux, un Bukerentleerungen ("vidage des cellules") était décidé : les victimes étaient amenées au mur noir pour y être exécutées.
Dans la cour du Block 11 avait lieu aussi la peine de "suspension" : le prisonnier était suspendu par les mains qu’on lui avait préalablement liées dans le dos. On l’attachait à une sorte de crochet (der Pfahl) sans que ses pieds touchent terre.
Le Block 11.
A l’angle opposé du portail, se trouve ce Block, relié au Block 10 par le mur noir. C’est le Block des tortures et des jugements du "tribunal" expéditif que la Gestapo vient y tenir à l’étage. C’est le Block des arrêts. La prison du camp.
Dans les cellules du sous-sol sont enfermés les prisonniers punis pour toutes sortes de raisons. Celui qui y entre a une chance plus que faible d’en ressortir vivant, soit qu’on le laisse mourir de faim, de soif ou d’asphyxie, soit qu’on le conduise au mur noir pour l’exécuter.
Rudolf Höß, le commandant du camp, témoigne du fait qu’il ordonnait, lorsqu’une évasion avait eu lieu, que des prisonniers-otages soient enfermés sans être nourris dans une cellule du sous-sol du Block 11 jusqu’à ce que les fuyards soient repris. S’ils n’étaient pas retrouvés, les prisonniers y mourraient de faim.
C’est aussi dans les cellules du sous-sol que seront enfermés les prisonniers de la Strafkompanie et des premiers Sonderkommando (alors appelés Krematoriumskommando) afin qu’ils soient isolés des autres prisonniers.
Les Stehzelle.
Les Stehzelle, "cellules debout", sont des cellules de punition spécifiques, au bout du sous-sol. L’entrée s’y fait à quatre pattes, par une porte étanche, très basse, avec barreaux. En général les prisonniers y sont enfermés par 4, parfois plus. Il est évidemment impossible de s’y asseoir. Selon les cas, il s’agit d’une punition et le prisonnier y passera la nuit (voire plusieurs nuits de suite, après son retour du Kommando), ou bien il s’agit d’une mise à mort par asphyxie. En effet, l’arrivée d’air est minuscule (de la dimension d’un paquet de cigarettes).
Des documents des SS gardent traces de motifs pour être enfermé dans ces Stehzelle, on trouve ainsi par exemple : 3 journées pour avoir volé des pommes sur un pommier, 5 jours pour avoir volé du pain, 5 jours pour avoir "organisé" (voir ce mot dans le glossaire) un savon pour sa sœur…
Les exécutions de prisonniers par pendaisons collectives.
Un gibet collectif existait également à Auschwitz, devant l’Appelplatz. Il a été mis en place le 19 juillet 43. Les prisonniers (jusqu’à 12) y étaient pendus face à leurs camarades qui devaient défiler devant eux. Nombreux sont les survivants qui racontent à quel point cette épreuve était douloureuse, d’autant que plus une personne est légère, plus la mort tarde à venir.
Cette modalité de peine de mort était en particulier destinée aux prisonniers ayant fomenté une évasion ou un acte de rébellion ou de résistance.
Les quatre courageuses femmes travaillant dans une usine de munition de Monowitz qui acceptèrent de fournir, pincée après pincée, la poudre destinée à la révolte du Sonderkommando du 07 octobre 44, furent emmenées le 10 octobre dans les sous-sols du Block 11 avec une dizaine de membres du SK ayant participé à la révolte. Il s’agit d’Ala GERTNER, Róza ROBOTA , Regina SZAFIRSZTAJN et Estera WAJCBLUM. Elles seront pendues trois mois plus tard, le 6 janvier 45.
La Strafkompanie (compagnie punitive).
Elle a été créée en août 40. Les prisonniers ont été mis dans une pièce du Block 3a dans un premier temps, puis au Block 11. En mai 42, la Strafkompanie a été transférée à Birkenau (BIb puis BIId). Une Strafkompanie de femmes existait au sous camp de Budy, elle fut ensuite transférée également à Birkenau.
Aux prisonniers de la Strafkompanie étaient réservés les pires travaux (les plus exténuants). Dans un premier temps, ils construisirent les rues du camp qui sont dites par les survivants "faites de sang et d’os des prisonniers" pour marquer à quel point la mortalité était considérable dans la Strafkompanie.
Après la "Straßenwalze" ils furent affectés à la Kiesgrube (gravière, voir plus haut). Jan Pilecki se souvient que 30 morts quotidiens étaient un minimum parmi ses camarades, et que certains jours le chiffre atteignait 200. Etre affecté à la Strafkompanie équivalait à une peine de mort.
En juin 42, la Strafkompanie se révolta. A cette occasion, 9 prisonniers purent s’évader. Les 350 autres furent tués… et remplacés. Parmi les témoignages de survivants sur les raisons connues pour l’affectation d’un prisonnier à la Strafkompanie, on a par exemple le vol d’une écuelle d’épluchures à la cuisine du camp, ou la possession d’un second « calot » (Mütze) caché dans la paillasse…
"L’accueil" à la Strafkompanie a était assuré un temps par Otto Moll. Il sera ensuite le chef des crématoires, bien connu de tous les anciens membres des SK pour sa cruauté et son cynisme sans bornes.
GAZAGES
Les premières expériences de gazages, c'est-à-dire l’idée d’utiliser le Zyklon en granulés, prévu à l’origine pour la désinfection des vêtements ou des lieux, sont menées fin 41. Elles auront lieu dans les sous-sols du Block 11 et auront pour victimes plusieurs centaines de prisonniers Soviétiques et Polonais. Les soupiraux de ces cellules en sous-sol seront bouchés par de la terre. L’évacuation des corps sera effectuée les nuits suivantes, notamment par les membres de la Strafkompanie (cf. témoignage de Z. Rozanski). Il faudra plusieurs jours pour brûler tous les corps.
Ce Block étant situé à l’opposé du camp par rapport au bâtiment du crématoire, il était nécessaire de traverser tout le camp avec les corps pour les y emmener. Cette modalité n’a donc pas été conservée et la morgue, pièce attenante au crématoire, a été aménagée en chambre à gaz. Il s'agit d'un local sans fenêtres de 16,8 mètres sur 4,6. Voici ce qu'écrit Höß à ce sujet : "Je me rappelle le gazage de 900 prisonniers russes qui eut lieu plus tard dans l'ancien crématoire, car l'utilisation du Block 11 présentait trop de difficultés. On s'est contenté de percer plusieurs trous, d'en haut, à travers la couche de terre et de béton qui recouvrait la morgue. Les Russes ont dû se déshabiller dans l'antichambre, puis ils sont entrés très tranquillement dans la morgue : on leur avait dit en effet qu'on allait les épouiller. La totalité du convoi a pu entrer dans la morgue. On a fermé les portes et jeté le gaz par les ouvertures. Je ne sais pas combien de temps il a fallu pour les tuer. On a entendu d'abord pendant quelque temps un bruit de conversations. Puis, quand on a jeté le gaz, il y eut des hurlements et une bousculade vers les deux portes. Mais celles-ci ont résisté à la poussée."
Le premier Kommando spécial affecté au crématoire était alors appelé Krematoriumskommando. Il était constitué de prisonnier Polonais qui devaient incinérer les corps des prisonniers morts dans le camp qui leur étaient apportés par des prisonniers du Leichenträgerkommando (commando des porteurs de cadavres). Rapidement des gazages de masses furent donc décidés. Il y eut alors deux Krematoriumskommando pour le K I. Le nombre de fours fut augmenté, d’un four bi moufle on passa à trois.
Filip Müller, Juif Tchèque arrivé au printemps 42, fut envoyé dans un Krematoriumskommando qui fut appelé Fishl Kommando par le SS Stark qui en était responsable (du nom de son Kapo Juif, Goliath Fishl). Dans son livre, témoignage fondamental quant à l’histoire des SK (voir médiagraphie) décrit les six fours qu’il a vus et leur fonctionnement. Ils permettaient d’incinérer une cinquantaine de corps par heure.
Lorsque les groupes arrivant pour être exécutés étaient formés de moins de 200 personnes, il n’y avait pas de gazage. Ils étaient menés dans la Leichenhalle (salle des cadavres) et tués contre un mur de bois d’une balle dans la nuque.
En fait, le K I a connu de nombreux problèmes techniques. Sa cheminée a même dû être refaite. En réalité, il s’est très vite avéré insuffisant parce que les transports se multipliaient. D’autres lieux, à Birkenau, furent alors mis en place.
[Pour des informations plus détaillées sur ces sujets, voir la page spécifique : crématoires où les Bunkers 1 et 2 et les crématoires I à V sont évoqués de façon plus complète.]
L’Effektenkammer et le magasin du Zyklon.
Un grand bâtiment, sur l’un des côtés du camp (près de la gravière) servait à la fois d’entrepôt pour les biens volés aux prisonniers à leur arrivée, et de réserve pour le Zyklon B. A Birkenau, l’Effektenkammer fut rapidement surnommé « Kanada » par les prisonniers (voir ce mot dans le glossaire) et il fut nécessaire d’y consacrer un grand nombre de baraques bien que tous ces effets soient régulièrement envoyés vers l’Allemagne. Dans ces lieux, les effets étaient triés par catégories. Aujourd’hui, à Auschwitz, les Blocks ont été transformés en musée et on peut y voir une partie de ce qui a été retrouvé à la libération du camp : des piles considérables de chaussures, de lunettes, et différents autres objets…
Le gibet de Höß.
Près des anciens bâtiments destinés aux SS, en bordure du camp, après le K I et en allant vers « la villa Höß » où habitaient le commandant, sa femme et ses enfants ; on peut voir le gibet où fut pendu Rudolf Höß à l’issue de son procès. Arrêté en mars 46, témoin à Nuremberg, il sera jugé lui-même au procès de Cracovie de mars 47 et condamné à mort. Le verdict date du 02 avril, sa pendaison du 16 avril 47.
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