Obscénité de l’image et abjection.
La restitution d’un « non-lieu »
QUATRE IMAGES, MALGRE TOUT
Que tous les cieux soient de l’encre.
Zalman GRADOWSKI (1944).
[Extraits du propos soutenu lors d'un colloque sur la censure à Bruxelles le 24.10.2004]
[...] Qui se propose de penser l’actualité politique de l’extermination à partir d’une aporie historique et d’une retenue se voue à l’impuissance : il recouvre malgré lui le témoignage insistant d’« un petit groupe de gens obscurs », celui des membres du Sonderkommando, en entendant, par exemple, « obscurs » dans son sens littéral d’« invisibles » . Les membres du Sonderkommando n’ont, malgré les efforts des SS [ou de ceux qui sont venus après] pour les rendre au delà des autres déportés « invisibles » au monde, rien d’« invisibles », leur visibilité circonscrite aux ensembles « chambres à gaz-four crématoire » délimitant de manière écrasante le « non-lieu du “sens commun” », mais nous voudrions qu’ils restent invisibles, impossibles à percevoir. Si nous insistons cependant pour nous les rendre « invisibles » et donc en faire, à l’image des SS qui partageaient leur vie et dont ils partageaient parfois les jeux, de « purs » agents de la destruction, c’est que nous ne voulons toujours pas savoir que notre préférence va à un désir qui nous pousse à priver l’autre de son dire et que ce désir « pur » est ce que nous avons trouvé de mieux pour nous détourner de l’horreur où nous nous savons par ailleurs. On s’est étonné que les SS n’aient pas pu témoigner de leur propre expérience des camps sans voir qu’un système au régime épistémique fermé, la dialectique du maître et de l’esclave pour le nommer, qui fait de l’autre un strict exécutant, le prive du « droit » à parler depuis son hétéronomie en son nom propre, sous son propre nom . Zalmen Lewental, un membre du Sonderkommando d’Auschwitz qui confia son témoignage à quelques feuillets enterrés à proximité du crématoire III et exhumés dix-sept ans après la libération du camp ne s’est pas trompé sur le sort qu’on ferait à leur témoignage :
Comment exactement, écrit-il en yiddish, les choses se sont passées, aucun être humain ne peut l’imaginer, et c’est en fait inimaginable qu’on puisse raconter exactement comment nous avons vécu cette épreuve. […] Nous – un petit groupe de gens obscurs qui ne donnera pas de fil à retordre aux historiens .
Zalmen Lewental ne s’est pas trompé. S’adressant au monde du plus lointain, les « historiens », il touche son prochain : « comment exactement les choses se sont passées », personne ne peut [vouloir] l’imaginer, ni l’inventer. Le déchaînement de haine que Georges Didi-Huberman a récemment essuyé de la part de nombre de bons entendeurs pour avoir osé relever sous la forme de quatre lambeaux de pellicule les « bouts de réel » qu’un geste collectif, fou, hors-sens, d’une des équipes du Sonderkommando y a prélevé en est le juste « après coup ». Georges Didi-huberman sait donc aussi, dans le risque qu’il a pris, au scandale qu’il a provoqué, justement, de n’y avoir mis aucune intention de provocation, sinon peut-être celle de « provoquer » l’art officiant , ce qu’il en coûte d’aller seul contre le mur de Shoah, qui est un détournement ou un « euphémisme ».
Si l’ignominie est l’autre nom de l’horreur, Zalmen Lewental ne s’est pas davantage trompé sur le sens « tragique » et « terrifiant » de son expérience. Aussi est-il surprenant que Giorgio Agamben concède comme à regret que Zalmen Lewental non seulement sache qu’il témoigne d’« une réalité telle qu’elle excède nécessairement ses éléments factuels », mais aussi dépose « des faits tellement réels que plus rien, en comparaison, n’est vrai » . Pourquoi refuser une fois de plus à Zalmen Lewental qu’il sache ce qu’il dit ? Sinon, pour « dé(cons)truire » son dire ?
[...] A Auschwitz, il y eut d’autres hommes que les « musulmans », qui étaient déjà morts, qui le savaient et qui, néanmoins, décidèrent de témoigner de l’inimaginable. Déjà morts, les hommes des Sonderkommandos étaient des déchets humains d’une autre trempe. Choisis par les nazis pour qu’ils exécutent leur sale besogne et soient de la sorte abandonnés de tous, ces hommes surent tout de suite qu’on ne les croirait pas, qu’on les exécrerait et les tiendrait en horreur au motif fallacieux qu’ils auraient accepté leur misérable condition. Sans doute acceptèrent-ils les conditions odieuses auxquelles les nazis les soumirent. Qu’acceptèrent-ils, cependant, maintenant que nous savons qu’ils choisirent de vivre « malgré tout » et de témoigner de « l’intérieur de notre mort » ? [...]
Réponse du Webmestre : Le nombre de caractères étant limité dans le livre d'or, le texte ne peut être reproduit dans son intégralité. Je me suis permis d'en extraire des parties. L'ensemble peut être lu ici :